"Pieds-Noirs" ? Et pourquoi Pieds-Noirs ?

Du plus loin que je me souvienne lorsque, tout enfant, je demandais à mon grand-père Amédée MINO : " Comment, ''nous qu'on vit en Algérie'', on doit s'appeler ? ", il restait assez vague : " Tu sais, Jacquot, tous les habitants de l'Algérie sont des ''Algériens, mais il y en a de plusieurs sortes'' "…
En effet, le peuplement de l'Algérie, terre de multiples invasions, est infiniment disparate. Aussi tentait-on de distinguer :

- les ''Français de France'' (que nous appelions Frangaouis ou Frankaouis ou Frangaos, terme venu de l'arabe Françaoui, habitant de la France : ''França'' …). Plus tard, on les affubla, en raison de leur façon de parler prétendue nasillarde, du terme de ''Patos'' (canards, en Espagnol…), ou de ''métros'' pour métropolitains …

- les ''indigènes''. Les injures étaient ''troncs de figuier'', ''melons'', ''ratons'' (qui donna le terme ''ratonnade''…), ainsi que d'innombrables variantes locales puis, avec l'arrivée des ''patos'' du contingent militaire : ''crouillats'' (de l'arabe ''khouya'' = mon frère), et autres ''bougnouls'', etc., etc.

- les ''étrangers'', Espagnols, Italiens, Maltais, etc., regroupés en ''Européens''… dans lesquels nous étions - au grand dam de nos aînés - parfois inclus. En effet, bien que nos origines aient souvent été identiques, nous considérions que, depuis des générations, nous avions gagné et bien mérité notre ''Francité''… et que les ''étrangers'' avaient encore leurs preuves à faire … pour pouvoir être naturalisés Français.

- ''nous'', nous étions des Algériens Français puis des Français d'Algérie.
Il y avait confusion sur les termes car nous étions, nous, de fait, des indigènes, puisque nés dans le pays et ce, parfois depuis trois, quatre ou cinq générations.
Les Berbères - les Kabyles (K'baïl) - étaient, eux, considérés comme les ''vrais'' habitants de l'Algérie, avec leur langue et leurs coutumes. Effectivement, ils sont les plus aborigènes … de l'Algérie.
Tous les autres, Koulouglis (métis de Turc et d'Arabe), Soudanis (métis de Noir (du Soudan ?) et d'arabe), Chaouis, etc., etc. étaient, en bloc, les ''Arabes'', parmi lesquels très peu descendaient d'Arabie…'
Les ''Arabes'' affichaient mépris et haine envers les ''m'tornis'', les métis, surtout ceux qui étaient issus de liaisons d'Arabes avec des Noirs. Ils détestaient ouvertement les ''houdis'' ou ''youdis'', les Juifs, qui se rapprochaient plus des chrétiens que des musulmans et ils crachaient sur le sol après avoir prononcé le mot…
Pour eux, les Européens étaient des ''ROUMIS'', (''Romains'' donc ''Infidèles''…)
Et maintenant, c'est à mon tour d'être grand-père et c'est Salomé, 5 ans, ma petite-fille, qui me demande : " Alors, Papy, tu me montres tes pieds noirs ? ". Alors, j'explique.
Dans les années 50, apparut un sigle : 2 pieds noirs joints sur le blanc des ''Tee-shirts'', importés par les G.I. et adoptés de fraîche date en substitution au ''tricot de peau'' ou ''maillot de corps'', notre ''Marcel'' national …
Un ''club des Pieds-Noirs'' fonctionnait à Alger, à Sidi Ferruch, dont la championne de natation Heda FROST était une des ''locomotives'' …
A partir de là coururent plusieurs versions de l'origine du terme, tout aussi invérifiables les unes que les autres, à part l'une que je retiens - arbitrairement et à titre personnel - comme la plus plausible.
Récemment, une Nième version a été ''révélée'', que voici : les soutiers de la chaufferie des navires à vapeur - et à charbon - cabotant sur la Grande Bleue étaient souvent des Algériens, des ''Arabes''. Lorsqu'ils faisaient une apparition sur le pont, leurs pieds, couverts de la poussière du charbon laissaient des traces en forme de pieds … noirs bien entendu.
On aurait alors assimilé tous les habitants confondus de l'Algérie et du Maghreb à ces soutiers…
On prétend aussi que lors des guerres en Europe, les soldats Algériens, qui craignaient le froid, ne se lavaient pas souvent les pieds et que ceux-ci, à la longue, se teintaient …( !)
Le terme ''pied noir'' ou ''pieds-noirs'' avait donc jusque-là une connotation défavorable, voire péjorative : mon oncle Norbert me disait avoir entendu parler pour la première fois pendant la guerre de 39 - 45, en France, de ''travail de pied noir'' de la même façon que nous, nous parlions de ''travail arabe'' : ''poco y… malo'' disait-on à ORON (où, c'est bien connu, " pour deux froncs, tu monges au restauront … ") …
Une autre version fait allusion aux chaussures de cuir noir - verni ou pas - que portaient les colons européens arrivant en Algérie. Les arabes marchaient pour la plupart nu-pieds ou chaussés de naïls ou de sandales rudimentaires et se seraient émerveillés de ces ''pieds noirs'' …
On raconte aussi que les viticulteurs qui, dans ces temps-là, foulaient aux pieds le raisin, avaient les pieds - et les jambes - teintés de noir … J'ai vu des foulons à l'ouvrage : c'était plutôt violacé que noir… et cette tâche pénible était plus normalement dévolue aux ouvriers autochtones qu'aux propriétaires…
Enfin, la dernière - et peut-être pas l'ultime - version : les soldats qui débarquèrent à SIDI FREDJ, le 15 Juin 1 830, portaient de hautes bottes de cuir noir pour protéger leurs jambes. C'étaient donc des ''jambes noires'' ! Or, en arabe dialectal algérien, le même mot ''Krââ'', pluriel ''Karïn'', désigne indifféremment jambe ou pied. D'où : ''pieds noirs''. C.Q.F.D.(?)
Mais, puisque le Créateur nous dota de deux pieds, il va de soi que nous sommes des ''Pieds-Noirs'' avec des ''S'' partout et un trait d'union pour relier les deux … c'est plus sûr !
Un homme ou une femme de ''chez nous'' - sauf les unijambistes et les culs-de-jatte - a, sauf malformation congénitale, les deux pieds noirs,. Donc, il faut un ''S'' à ''pieds'' ainsi qu'à … ''noirs''. On dit bien un macareux pieds bleus … et la tribu d'Indiens d'Amérique - ''Black feet'', et non pas ''Black foot'' - 'sont bien Pieds-Noirs, eux.
Toutes ces imprécisions ont conduit l'administration à inventer des termes comme F.S.N.A. (Français de Souche Nord-Africaine) ou F.S.E. (Français de Souche Européenne) pour différencier les habitants de l'Algérie.
N'est-ce pas là une preuve que tous les ''rapatriés'' étaient intimement confondus … ?

Jacques TORRES.


 

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