Paul ROBERT (1910-1980)


Paul ROBERT , lexicologue
source image: francearchives.fr

 

Pour les Français, et les amoureux de la langue française plus particulièrement, le nom de Robert évoque toute une série de dictionnaires connus et appréciés, issus du premier Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Ce que l'on sait moins, c'est que ce monument de la lexicographie moderne est l'œuvre d'un Français d'Algérie, né à ORLEANSVILLE, Paul Robert. Mais pour les Orléansvillois, Paul Robert c'était aussi le nom donné à la place principale de leur ville, et celui d'un village de colonisation du haut Dahra, rebaptisé Taougrite à l'indépendance, et dont les vignobles produisaient un vin réputé, lui aussi appelé Paul Robert. Quant au stade de La Ferme, où, enfants, nous alliions le dimanche encourager nos footballeurs du Groupement Sportif Orléansvillois, baptisés sans modestie superflue les ''Lions du Chéliff'', il portait le nom de Joseph Robert, en hommage au père de notre lexicographe.

Les Robert sont arrivés en Algérie depuis 1 849. L'ancêtre, Martial, originaire des Hautes-Alpes, fait œuvre de pionnier. Minotier, il construit un moulin actionné par les eaux du Chéliff, le cours d'eau le plus long d'Algérie, et creuse dans les berges de la rivière des entrepôts de céréales. Plus tard, après le décollage économique de son entreprise, il crée la Banque Robert qui soutiendra l'activité des producteurs de céréales du Dahra, au Nord de la vallée, au Sersou, riche terre à blé située au pied du versant Sud de l'Ouarsenis. Ses deux fils continuent son œuvre. Joseph, l'oncle de l'auteur du dictionnaire, devient maire d'Orléansville, succédant à son frère Paul qui connut un destin tragique.

Paul naît en 1867 au moulin. Son enfance est endeuillée par la mort précoce de sa mère, emportée par le paludisme qui sévissait dans toute la vallée Elle était âgée de quarante ans seulement. Au lycée d'Alger, il pense préparer Saint-Cyr, mais l'entreprise paternelle a pris de l'extension d'année en année, et le père réclame l'aide du fils aîné avec de plus en plus d'insistance. Le 7 Avril 1894, il se marie avec Jeanne Gouin, la cinquième fille du sous-préfet de la ville. La grande idée de Paul Robert en matière d'agriculture fut le métayage. Dans son rapport au Conseil Général d'Alger, le 31 Mars 1898, il conseille de généraliser cette pratique et de transformer progressivement les journaliers indigènes en métayers intéressés, afin de créer un intérêt commun entre musulmans et européens. Alors que le " khamessat'' (de l'arabe ''khammès'' fermier intéressé au cinquième des bénéfices), pratique très courante en Algérie avant l'arrivée des Français, est un métayage au cinquième, le métayage proposé par Paul Robert répartissait mieux les charges et les profits car il accordait au fellah (agriculteur) le tiers ou la moitié de la récolte. Malheureusement, cette proposition intelligente d'intégration économique fit long feu.

Très tôt attiré par la politique, Paul est élu, en 1892, conseiller général et conseiller municipal d'Orléansville. Il est tout juste âgé de vingt-cinq ans. Il se présente comme ''républicain'', ce qui, dans le jargon de l'époque, s'oppose à ''réactionnaire'' ou ''clérical'', mais son esprit de tolérance l'éloigne des fanatiques de droite comme de gauche, et lui vaut la confiance chaleureuse de ses concitoyens. Bientôt porté à la mairie, il fera régner une atmosphère d'union, mérite exceptionnel dans une Algérie déchirée autant que la Métropole par les passions politiques.

La ville dont il devient le premier magistrat a été fondée en 1843 par Bugeaud sur les ruines romaines de Castellum Tingitanum. Les Orléansvillois se souviennent des belles mosaïques qui décoraient les murs et le sol du chœur de l'église Saint-Pierre Saint-Paul, provenant de la plus ancienne basilique de l'Afrique du Nord chrétienne, qui avait abrité la tombe de l'évêque Saint Réparatus. Le site avait été rebaptisé El Esnam (les idoles) par les envahisseurs arabes, en raison sans doute de la présence de nombreuses statues qui jonchaient le sol d'une cité ruinée et soudainement abandonnée par ses habitants, sans que l'on sache si ce désastre eut une cause naturelle - incendie ou tremblement de terre, la ville étant située sur une zone de fracture de l'écorce terrestre - ou bien humaine (les Vandales, peut-être, la vallée du Chéliff, par son orientation Est-Ouest, ayant toujours été une terre d'invasions). Convaincu, comme les Romains sans doute, de l'importance stratégique du lieu, Bugeaud en fit un vaste camp militaire entouré de remparts - qui seront en partie démolis en 1950 pour les besoins d'une ville en pleine extension - puis une bourgade peuplée d'immigrants de tout le bassin méditerranéen, et qui reçut son nom en l'honneur du Duc d'Orléans. Quand Paul Robert en devint maire, la ville a déjà pris de l'importance. A mi-chemin sur la voie ferrée d'Alger à Oran, elle est devenue la capitale de la vallée du Cheliff, une cité française en terre africaine, qui, le climat mis à part, n'est pas sans rappeler les bastides du Sud-Ouest de la France, avec ses rues coupées à angle droit, sa place centrale, son kiosque à musique, son marché, son église dans le voisinage immédiat de la ;place. Avec cependant cette différence qu'au son des cloches fait écho la voix du muezzin appelant les fidèles à la prière.

En 1902, Paul Robert voit s'accroître ses responsabilités politiques. Il est élu délégué financier. L'Algérie vient, en effet, d'être dotée de la personnalité civile et d'une certaine autonomie financière. La nouvelle assemblée des ''délégations financières''est appelée à discuter et à voter le budget proposé par le gouvernement général. La circonscription représentée par l'élu s'étend sur les départements d'Orléansville et de Miliana, c'est à dire sur une superficie égale à deux départements métropolitains. Paul est désigné en 1 906 à la vice-présidence de l'assemblée. Aidé par son frère Joseph, il s'intéresse à de nouvelles cultures, notamment celle du coton qu'il introduit en 1 904 avec succès dans la plaine du Chéliff, créant des associations d'irrigation et une coopérative cotonnière au bénéfice des planteurs. La banque Robert, banque privée créée pour faire face aux conditions économiques de l'époque, système qui ne peut fonctionner sans à-coups que grâce aux facilités d'escompte, bénéficie de la confiance des grandes banques telles que la Banque de l'Algérie.

Malgré les réticences de sa femme, Paul Robert se laisse convaincre par ses amis de poser sa candidature à la députation dans la deuxième circonscription d'Alger, au scrutin du 24 Avril 1910. Son élection semble assurée malgré la présence d'un concurrent, André Houbé, jeune avocat et conseiller général d'Alger. La campagne électorale se déroule correctement mais un article plus maladroit qu'injurieux, publié dans Le progrès des communes, met en cause l'indépendance de M Houbé à l'égard de son comité de soutien et dont Paul Robert nie être l'instigateur, met le feu aux poudres. Le lendemain, Le Cri d'Alger, dont Houbé est le propriétaire et le directeur, publie un violent article intitulé : Robert Quart de Million, dans lequel il diffame gravement son adversaire en l'attaquant sur sa probité de banquier et d'entrepreneur.
L'affaire va se régler sur le pré.
Les témoins désignés de part et d'autre se montrent incapables de régler le conflit par la conciliation. Le duel a lieu dans les dunes d'Hussein-Dey, près d'Alger, le Jeudi 7 Avril 1910. L'arme choisie est le pistolet et les deux adversaires doivent échanger une balle à vingt-cinq pas, au commandement. A peine le directeur du combat a-t-il prononcé " Feu ! Un ! … " que Houbé abaisse son arme et tire. Paul, dont le bras est à demi-baissé au moment du tir, tombe, l'abdomen traversé. Il expire quelques instants après sans avoir prononcé une parole.
Dans la chambre de l'hôtel Terminus d'Orléansville, où il avait passé sa dernière nuit, il avait écrit une longue lettre, dont le passage suivant fut rendu public à la première audience du procès Houbé, le 25 Novembre 1910.
" Je n'ai de haine contre personne. J'ai choisi le pistolet en ma qualité d'offensé afin d'être bien sûr de ne pas blesser. Pour rien au monde, je ne voudrais commettre un crime. "

L'Algérie se passionna pour le procès ouvert par le ministère public. La Cour d'Assises condamna Houbé au franc symbolique de dommages-intérêts.

Jean-Louis Saint-Ygnan
A Saint-Sauveur - 31790, le 25 Juillet 2001.
jlsy@voilà.fr

Sources
- Paul Robert Au fil des ans et des mots, Tome I, Les Semailles, Robert Laffont, 1979
- Marc Monnet , in L'Algérianiste du 15 Décembre 1980

 




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