Pour
les Français, et les amoureux de la langue française plus particulièrement,
le nom de Robert évoque toute une série de dictionnaires connus et
appréciés, issus du premier Dictionnaire alphabétique et analogique
de la langue française. Ce que l'on sait moins, c'est que ce monument
de la lexicographie moderne est l'œuvre d'un Français d'Algérie, né
à ORLEANSVILLE, Paul Robert. Mais pour les Orléansvillois, Paul Robert
c'était aussi le nom donné à la place principale de leur ville, et
celui d'un village de colonisation du haut Dahra, rebaptisé Taougrite
à l'indépendance, et dont les vignobles produisaient un vin réputé,
lui aussi appelé Paul Robert. Quant au stade de La Ferme, où, enfants,
nous alliions le dimanche encourager nos footballeurs du Groupement
Sportif Orléansvillois, baptisés sans modestie superflue les ''Lions
du Chéliff'', il portait le nom de Joseph Robert, en hommage au père
de notre lexicographe.
Les Robert sont arrivés en Algérie depuis 1 849. L'ancêtre, Martial,
originaire des Hautes-Alpes, fait œuvre de pionnier. Minotier, il
construit un moulin actionné par les eaux du Chéliff, le cours d'eau
le plus long d'Algérie, et creuse dans les berges de la rivière des
entrepôts de céréales. Plus tard, après le décollage économique de
son entreprise, il crée la Banque Robert qui soutiendra l'activité
des producteurs de céréales du Dahra, au Nord de la vallée, au Sersou,
riche terre à blé située au pied du versant Sud de l'Ouarsenis. Ses
deux fils continuent son œuvre. Joseph, l'oncle de l'auteur du dictionnaire,
devient maire d'Orléansville, succédant à son frère Paul qui connut
un destin tragique.
Paul naît en 1867 au moulin. Son enfance est endeuillée par la mort
précoce de sa mère, emportée par le paludisme qui sévissait dans toute
la vallée Elle était âgée de quarante ans seulement. Au lycée d'Alger,
il pense préparer Saint-Cyr, mais l'entreprise paternelle a pris de
l'extension d'année en année, et le père réclame l'aide du fils aîné
avec de plus en plus d'insistance. Le 7 Avril 1894, il se marie avec
Jeanne Gouin, la cinquième fille du sous-préfet de la ville. La grande
idée de Paul Robert en matière d'agriculture fut le métayage. Dans
son rapport au Conseil Général d'Alger, le 31 Mars 1898, il conseille
de généraliser cette pratique et de transformer progressivement les
journaliers indigènes en métayers intéressés, afin de créer un intérêt
commun entre musulmans et européens. Alors que le " khamessat'' (de
l'arabe ''khammès'' fermier intéressé au cinquième des bénéfices),
pratique très courante en Algérie avant l'arrivée des Français, est
un métayage au cinquième, le métayage proposé par Paul Robert répartissait
mieux les charges et les profits car il accordait au fellah (agriculteur)
le tiers ou la moitié de la récolte. Malheureusement, cette proposition
intelligente d'intégration économique fit long feu.
Très tôt attiré par la politique, Paul est élu, en 1892, conseiller
général et conseiller municipal d'Orléansville. Il est tout juste
âgé de vingt-cinq ans. Il se présente comme ''républicain'', ce qui,
dans le jargon de l'époque, s'oppose à ''réactionnaire'' ou ''clérical'',
mais son esprit de tolérance l'éloigne des fanatiques de droite comme
de gauche, et lui vaut la confiance chaleureuse de ses concitoyens.
Bientôt porté à la mairie, il fera régner une atmosphère d'union,
mérite exceptionnel dans une Algérie déchirée autant que la Métropole
par les passions politiques.
La ville dont il devient le premier magistrat a été fondée en 1843
par Bugeaud sur les ruines romaines de Castellum Tingitanum. Les Orléansvillois
se souviennent des belles mosaïques qui décoraient les murs et le
sol du chœur de l'église Saint-Pierre Saint-Paul, provenant de la
plus ancienne basilique de l'Afrique du Nord chrétienne, qui avait
abrité la tombe de l'évêque Saint Réparatus. Le site avait été rebaptisé
El Esnam (les idoles) par les envahisseurs arabes, en raison sans
doute de la présence de nombreuses statues qui jonchaient le sol d'une
cité ruinée et soudainement abandonnée par ses habitants, sans que
l'on sache si ce désastre eut une cause naturelle - incendie ou tremblement
de terre, la ville étant située sur une zone de fracture de l'écorce
terrestre - ou bien humaine (les Vandales, peut-être, la vallée du
Chéliff, par son orientation Est-Ouest, ayant toujours été une terre
d'invasions). Convaincu, comme les Romains sans doute, de l'importance
stratégique du lieu, Bugeaud en fit un vaste camp militaire entouré
de remparts - qui seront en partie démolis en 1950 pour les besoins
d'une ville en pleine extension - puis une bourgade peuplée d'immigrants
de tout le bassin méditerranéen, et qui reçut son nom en l'honneur
du Duc d'Orléans. Quand Paul Robert en devint maire, la ville a déjà
pris de l'importance. A mi-chemin sur la voie ferrée d'Alger à Oran,
elle est devenue la capitale de la vallée du Cheliff, une cité française
en terre africaine, qui, le climat mis à part, n'est pas sans rappeler
les bastides du Sud-Ouest de la France, avec ses rues coupées à angle
droit, sa place centrale, son kiosque à musique, son marché, son église
dans le voisinage immédiat de la ;place. Avec cependant cette différence
qu'au son des cloches fait écho la voix du muezzin appelant les fidèles
à la prière.
En 1902, Paul Robert voit s'accroître ses responsabilités politiques.
Il est élu délégué financier. L'Algérie vient, en effet, d'être dotée
de la personnalité civile et d'une certaine autonomie financière.
La nouvelle assemblée des ''délégations financières''est appelée à
discuter et à voter le budget proposé par le gouvernement général.
La circonscription représentée par l'élu s'étend sur les départements
d'Orléansville et de Miliana, c'est à dire sur une superficie égale
à deux départements métropolitains. Paul est désigné en 1 906 à la
vice-présidence de l'assemblée. Aidé par son frère Joseph, il s'intéresse
à de nouvelles cultures, notamment celle du coton qu'il introduit
en 1 904 avec succès dans la plaine du Chéliff, créant des associations
d'irrigation et une coopérative cotonnière au bénéfice des planteurs.
La banque Robert, banque privée créée pour faire face aux conditions
économiques de l'époque, système qui ne peut fonctionner sans à-coups
que grâce aux facilités d'escompte, bénéficie de la confiance des
grandes banques telles que la Banque de l'Algérie.
Malgré les réticences de sa femme, Paul Robert se laisse convaincre
par ses amis de poser sa candidature à la députation dans la deuxième
circonscription d'Alger, au scrutin du 24 Avril 1910. Son élection
semble assurée malgré la présence d'un concurrent, André Houbé, jeune
avocat et conseiller général d'Alger. La campagne électorale se déroule
correctement mais un article plus maladroit qu'injurieux, publié dans
Le progrès des communes, met en cause l'indépendance de M Houbé à
l'égard de son comité de soutien et dont Paul Robert nie être l'instigateur,
met le feu aux poudres. Le lendemain, Le Cri d'Alger, dont Houbé est
le propriétaire et le directeur, publie un violent article intitulé
: Robert Quart de Million, dans lequel il diffame gravement son adversaire
en l'attaquant sur sa probité de banquier et d'entrepreneur.
L'affaire va se régler sur le pré.
Les témoins désignés de part et d'autre se montrent incapables de
régler le conflit par la conciliation. Le duel a lieu dans les dunes
d'Hussein-Dey, près d'Alger, le Jeudi 7 Avril 1910. L'arme choisie
est le pistolet et les deux adversaires doivent échanger une balle
à vingt-cinq pas, au commandement. A peine le directeur du combat
a-t-il prononcé " Feu ! Un ! … " que Houbé abaisse son arme et tire.
Paul, dont le bras est à demi-baissé au moment du tir, tombe, l'abdomen
traversé. Il expire quelques instants après sans avoir prononcé une
parole.
Dans la chambre de l'hôtel Terminus d'Orléansville, où il avait passé
sa dernière nuit, il avait écrit une longue lettre, dont le passage
suivant fut rendu public à la première audience du procès Houbé, le
25 Novembre 1910.
" Je n'ai de haine contre personne. J'ai choisi le pistolet en ma
qualité d'offensé afin d'être bien sûr de ne pas blesser. Pour rien
au monde, je ne voudrais commettre un crime. "
L'Algérie se passionna pour le procès ouvert par le ministère public.
La Cour d'Assises condamna Houbé au franc symbolique de dommages-intérêts.
Jean-Louis
Saint-Ygnan
A Saint-Sauveur - 31790, le 25 Juillet 2001.
jlsy@voilà.fr
Sources
- Paul Robert Au fil des ans et des mots, Tome I, Les Semailles, Robert
Laffont, 1979
- Marc Monnet , in L'Algérianiste du 15 Décembre 1980