Extraits de la correspondance de 1844 à 1846 du Colonel de SAINT-ARNAUD

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT à PARIS

Orléansville, le 25 novembre 1844

Je suis arrivé à Orléansville, hier, par un beau soleil, et j'ai eu une réception princière. Tous les Arabes étaient venus au-devant de moi en faisant la fantasia, tous les officiers de la garnison, à cheval, ainsi que les chefs de service. J'ai reçu et harangué tout le monde et me suis installé. J'ai trouvé les quatre murs, pas une chaise: Cavaignac a tout transporté à Tlemcen. J'ai pour maison une espèce de kiosque ressemblant à la loge du bouc au Jardin des Plantes. Trois petites pièces se commandant les unes les autres, et entourées d'une mauvaise galerie couverte en toile, composent ce mal entendu séjour. Je fais changer une porte en fenêtre et ouvrir une autre porte, et tout cela est facile, car ma maison est en bois, et, grâce à cette amélioration, mes appartements particuliers, cabinet de travail, petit salon et chambre à coucher seront supportables. En face, je fais élever un autre bâtiment qui se joindra au mien par une galerie couverte et contiendra une salle à manger assez belle et un grand salon de réception.

Orléansville est un désert dans un grand désert.

Figure toi quelques maisons au milieu d'une immense plaine de cinquante lieues de long sur sept et huit de large. Pas un arbre, pas de végétation; le Chélif au dos avec un pont à l'américaine. Orléansville est sur la rive gauche du Chélif, entre Milianah et Mostaganem, à quatre journées d'infanterie du premier et six du second, ayant au sud-est le pic d'Ouarensenis, au sud-ouest Tiaret, et au nord, à dix lieues, Ténès et la mer.

Je garde le commandement de mon régiment avec celui de la subdivision ; aussi suis je fort occupé. Dans quelques jours j'irai visiter Ténès, qui est sous mes ordres, et les travaux de la route.


Orléansville, le 10 décembre 1844

Cher frère, nous avons été en retard d'un courrier. La mer n'a pas voulu laisser approcher le bateau à vapeur, et la barque qui a essayé de porter les dépêches à bord a chaviré. La mer devant Ténès est affreuse, aussi je travaille à obtenir un port indispensable pour Ténès et toute la subdivision d'Orléansville. La nature l'a presque indiqué en jalonnant la place par des rochers. Cela coûterait environ huit millions, et ce serait peut-être le port le plus sûr de la côte d'Afrique. J'ai écrit à ce sujet au maréchal et au général Lamoricière. En attendant, je demande qu'on m'autorise à assurer ma correspondance par terre au moyen de courriers arabes ou spahis. C'est nécessaire pendant l'hiver, car le courrier peut rester deux mois sans pouvoir toucher à Ténès.

Que de projets se croisent dans ma tête et l'occupent ! Combien il y a à faire dans une ville où il n'y a ni bois ni eau. Le Chélif est en bas de chez nous, c'est vrai; mais je veux amener l'eau dans Orléansville même et dans nos jardins qui meurent l'été.

Nous avons à présent un froid du boulevard de Gand. Pas un arbre. J'ai établi un détachement de bûcherons à trois lieues en amont du Chélif. Je fais couper du bois, construire des radeaux, et tout cela nous arrivera quand les pluies auront mis le Chélif à même de porter des bûches.

Je viens de recevoir pour mon brave régiment une croix d'officier, quatre croix de chevalier et deux grades à l'occasion de l'affaire de Dellys. Voilà le beau rôle du colonel, ses jouissances immenses, ineffables. J'ai attaché tous ces rubans et j'ai vu de douces larmes de reconnaissance couler sur des visages bronzés, j'ai senti des cœurs bien nobles et bien fermes devant l'ennemi battre comme le cœur d'une femme, et le mien battait à l'unisson. Cinq croix à la fois, c'est rare; c'est tout ce que j'avais demandé. Le maréchal a tout fait obtenir, et je vais l'en remercier.


Orléansville, le 20 décembre 1844.

... Milianah, à l'époque où j'y commandais et dans les circonstances où je m'y suis trouvé, était important, mais Orléansville l'est bien davantage. Milianah, en 1842 et 1843, était un poste d'avant-garde; à présent c'est un centre. La position géographique et politique d'Orléansville est telle que, par la force des choses, d'ici à quelques années le siège d'une division y sera établi. Il faudra donner bien des coups de pioche et de truelle et planter bien des arbres, tracer des routes et creuser des canaux; mais nous arriverons, tout se fera. Il y a à peine un mois que je suis ici et j'ai fait labourer et semer d'orge par mon régiment seul cinquante hectares de terre. Mille bras travaillent à faire une route. Elle ne sera pas achevée dans un an, et déjà j'ai dans ma tête le projet de deux routes nouvelles et l'établissement de trois villages. L'avenir de ce pays est immense, mais l'or qu'il engloutira est incalculable.

Nous vivons sur une ville romaine, et nos tuniques mesquines flottent au même vent qui agitait ces amples tuniques et ces toges romaines si nobles. Je fais niveler ma grande rue, et en fouillant la terre nous avons trouvé des pierres superbes, des colonnes en marbre, des tombeaux bien conservés, et leurs ossements complets, et l'urne classique pleine de petite monnaie de cuivre, as ou deniers. La ville ancienne dort sous nos pieds. Pour faire des fouilles sérieuses, il faudrait du temps et de l'argent; mais nous n'en avons que pour les travaux de première et urgente nécessité. Avant d'exhumer les morts et les ruines, il faut abriter et conserver les vivants. Il y a une mosaïque admirable qui servait d'enseigne au tombeau de saint Réparatus. Je veux faire bâtir l'église chrétienne au-dessus. Une voûte bien faite la conservera visible dans toute sa beauté, et le temple de Dieu s'élèvera là où il était il y a quatorze siècles.

Orléansville, le 1er février 1845

Le temps est si régulièrement mauvais cette année, que nous ne marchons que d'ouragans en ouragans. La mer est presque toujours en furie. Je t'écris aujourd'hui, veille du courrier qui certainement ne touchera pas à Ténès, et ma lettre dormira, probablement huit et peut-être quinze jours dans la botte. C'est le plus mauvais côté de l'Afrique. Nous devrions y être accoutumés, mais je ne puis pas me faire à rester sans nouvelles de vous.

Je viens de donner un bal à Orléansville. J'avais plus de deux cents personnes, trente femmes et quelles femmes! Des femmes de colons travesties en Pompadour, avec des robes faites en pièces de foulards, et des perruques en aloès. La musique de mon régiment était entraînante et on a dansé jusqu'au jour à faire envie aux démons. Je n'avais peur que du feu dans ma maison de bois. Aussi avais je deux pompes en batterie devant la façade. On parlera longtemps de mon bal à Orléansville. Les ombres des vieux Romains qui peuplent les ruines d'El Esnam ont dû en frémir. Grand galop final avec accompagnement de cliquetis d'ossements! Musard est dépassé !

Je vais écrire au maréchal ces jours ci nous attendons avec impatience ses discours à la chambre. La discussion du budget d'Afrique et des affaires d'Afrique sera d'un grand intérêt. Le maréchal ne reviendra à Alger que dans le courant de mars. Il viendra visiter Orléansville au mois d'Avril. Il verra combien nous avons travaillé.

Mais que les créations sont longues et difficiles ! Je plante bien des arbres dont je ne verrai jamais l'ombre !


Au bivouac de Sidi Aïssa Ben Daoud, le 17 avril 1845.


Ma dernière lettre t'annonçait mon départ pour le 14. Je suis donc sorti ce jour là, et à peine avais je marché quelques lieues queue j'ai appris que le chérif avait le matin même razzié les Sbéhas, coupé des têtes, et s'était présenté jusque sur l'Oued Raz à cinq lieues d'Orléansville, à la tête de cent chevaux et trois cents fantassins. Les populations étaient en émoi, l'insurrection grossissait. Ce n'est qu'en apprenant ma sortie que le chérif avait rétrogradé. Il n'y avait pas un moment à perdre, il fallait arrêter l'insurrection et frapper un coup décisif. Ma détermination fut promptement prise. Je donnai le commandement de mon infanterie à mon lieutenant-colonel, auquel je laissai l'artillerie et les bagages, et je lui donnai l'ordre de marcher jusqu'à Aïn Méran à dix lieues d'Orléansville, d'y former le bivouac et de m'attendre en se tenant prêt à marcher sur les coups de fusil, s'il en entendait. Mes instructions bien données, et une allocution faite à la colonne pour lui faire sentir la nécessité d'une marche forcée, je partis avec ma cavalerie, cent-dix spahis, quarante-huit chasseurs du 4e et environ cinquante cavaliers du goum bien montés : total deux cent huit.

A quatre heures et demie du soir, j'aperçus l'ennemi dans une bonne position sur le sommet d'un mamelon. Il me montrait cent chevaux avec un grand drapeau rouge qui s'agitait en signe de défi, plus bas et sur la droite et la gauche, bien postés sur des hauteurs, environ trois cents fantassins ayant aussi leur drapeau. Les voir et les charger fut l'affaire d'un instant. Je lançai d'abord mon goum, puis je suivais avec les spahis, et les chasseurs formaient la réserve. L'ennemi tint bon jusqu'à quinze pas, mais alors il lâcha pied. La cavalerie fit l'éventail et s'enfuit dans toutes les directions, mais l'infanterie ne pouvait m'échapper si facilement. Malgré les difficultés d'un mauvais terrain, je soutins la charge pendant une heure et demie et je poursuivis l'ennemi pendant trois lieues. Soixante cadavres sur le terrain, trente-neuf têtes que je n'ai pu empêcher au goum et aux spahis de couper, rapportés au camp, le drapeau de l'infanterie pris, les troupeaux razziés le matin, repris et rendus à leurs propriétaires, voilà les résultats de la journée. J'oubliais quatorze prisonniers. L'attaque a été si vigoureuse, si bien soutenue, que je n'ai presque pas de pertes à regretter: deux hommes tués, dont un maréchal des logis de spahis qui a tué trois Arabes avant de mourir; quatre blessés, dont un officier, le capitaine Richard atteint légèrement à la tête et qui a pris le drapeau. Mes officiers ont été admirables, chacun a tué un Arabe au moins. Le capitaine Fleury, des spahis (1), a eu son cheval tué, et les Arabes arrivaient pour lui couper la tète, quand le capitaine Berthaut, mon aide de camp, est accouru pour le dégager. Rarement j'ai vu autant d'élan et autant de traits de valeur. Avec de tels soldats, j'irais au bout du monde. A dix heures, j'étais de retour au bivouac d'Aïn Méran. Ma cavalerie avait fait vingt lieues dans sa journée, mon infanterie, dix avec sept jours de vivres sur le dos. Si je n'étais pas sorti, j'étais attaqué le lendemain dans Orléansville et mes communications avec Ténès coupées.
Aujourd'hui, j'ai rejeté l'insurrection hors de ma subdivision. Le 15, j'étais sous Mazouna, ville double, séparée par un grand ravin. J'ai menacé et effrayé les habitants, et j'ai fait séjour sous la ville pour laisser reposer mes chevaux. Aujourd'hui, j'ai repris la campagne et mes espions m'apportent des renseignements dont je profiterai demain en poursuivant les débris de la bande du chérif. Ce chérif est un jeune homme de vingt ans, cicatrice au front et au nez, se donnant de I'importance, faisant le sultan, quatre chaouchs à sa tente, ne recevant pas tout le monde, mais recevant tous les cadeaux. Il est, dit-on, chez les Achachas...
(1). Le colonel actuel des guides.

Au bivouac de Bâl, chez les Ouled Jounès, le 21 avril 1845

Cher frère, depuis ma lettre du 15, qui te parlait de mon début en campagne, je me suis encore battu le 17 et le 18. Dans ces trois combats un peu chauds, car le 18, j'avais affaire à quinze cents Kabyles et deux cents cavaliers, j'ai eu quatorze tués et trente-trois blessés, mais j'ai tué à l'ennemi plus de deux cents hommes, brûlé tous ses gourbis, coupé ses arbres et ses orges. Je fais, je crois, jonction demain ou après avec le général de Bourjolly, car c'est dans sa subdivision que je me bats. J'ai cependant affaire chez moi, car la révolte, aidée du chérif, a gagné la lisière de ma subdivison, les Beni-Mennahs et les Cheurfas. Vois ta carte, je suis en avant de l'Oued Dehlia. J'espère que tu n'es pas inquiet et que tu ne permets à personne de l'être.


Ténès, le 26 avril 1845.


Cher frère, la guerre, voici la guerre! Vive la gloire 1 Nous sommes en pleine révolte d'Arabes.. Les coups de fusil roulent comme en 1840 et 1842. Il y a deux jours, j' étais à vingt lieues de Ténès. J'apprends le 23 au soir que les Kabyles ont attaqué le camp et j'accours à marches forcées. En deux jours, je fais faire vingt lieues à ma colonne et je tombe comme une bombe au milieu de l'insurrection. Le maréchal est enchanté de mes combats et de mes opérations. Il veut être impitoyable avec les révoltés, j'exécuterai ses ordres.

J'entre le 28 chez les Beni Hidjas qui sont venus attaquer le camp sous Ténès. C'est un affreux pays où je rencontrerai beaucoup de difficultés, mais où je ferai aussi beaucoup de mal à l'ennemi. Je suis horriblement fatigué, j'ai passé la nuit à écrire au maréchal et le jour à donner des ordres, à organiser ma colonne. J'ai deux bataillons de plus, sept bataillons dans ma subdivision. Mon quartier général sera à Ténès pour quelque temps. Les environs d'Orléansville sont encore tranquilles ou ont l'air de l'être. Le maréchal sera le 3 mai à Milianah à la tête d'une forte colonne, prêt à se porter où cela sera nécessaire.

Ténès, le 4 mai 1845.


Cher frère, je rentre à Ténès pour me ravitailler, donner des vivres et des munitions à ma colonne, et je repars de suite pour rentrer chez les Beni-Hidjas et achever leur soumission. J'ai eu dans leurs affreuses montagnes deux jolis combats, le 29 et le 30; je ruine si bien leur pays, que je les force à demander grâce et, ce qui ne s'est jamais vu en Afrique, je les oblige à rendre leurs fusils. Le maréchal lui même ne pouvait croire à ce résultat. Je fais livrer par les Beni Hidjas cinq cents fusils, trois cents sabres, deux cents pistolets et 25 000 F de contributions de guerre, sur lesquels j'indemnise les officiers du 5e bataillon de chasseurs d'Orléans, dévalisés dans le pillage du camp des Gorges. Les vieux officiers d'Afrique ont peine à croire à la remise des fusils, même en les voyant couchés devant ma tente. Du reste, la révolte s'étend partout. Quand j'aurai soumis ceux là, je passerai à d'autres et j'en ai pour quelque temps. Ce n'est pas très grave, parce qu'il n'y a pas de chef sérieux; mais si, comme en 1842, Abd el Kader était là, tout le pays serait en feu. Ma subdivision tout entière est, ou révoltée, ou dans une agitation extrême.

Le maréchal se dirige sur Orléansville avec sept bataillons. Le général Reveu est avec une colonne sur l'Oued Fodda. Je vais rentrer le 6 chez les Beni Hidjas, marcher sur les Beni Rached, et me ravitailler à Orléansville, pour repartir de suite et travailler dans l'ouest les Sbéhas et les Beni-Mennahs, etc. Somme toute, je me porte bien, et comme tous les nerfs de mon imagination sont tendus, les autres sont au repos par force...

Orléansville, le 26 mai 1845.


Je rentre à Orléansville après deux brillantes affaires, une razzia sur les Beni Merzoug, dans la nuit du 20 au 21, où j'ai tué plus de cent cinquante Kabyles, pris trois mille têtes de bétail, et le même jour, à trois heures du soir, j'ai été attaqué par plus de douze cents Kabyles et deux cents cavaliers, commandés par les trois chérifs en personne, avec leurs quatre drapeaux. J'ai été assez heureux pour prendre des dispositions telles que, par un mouvement tournant avec la cavalerie, j'ai enveloppé l'ennemi et l'ai rejeté dans un ravin où l'attendait le 53e C'était une véritable petite bataille; nous avons manœuvré avec autant de sang-froid et de calme qu'au Champ de Mars. L'ennemi a laissé plus de deux cents cadavres sur le champ de bataille, et je n'ai eu que sept blessés et deux chevaux tués. J'ai pris un drapeau et beaucoup de fusils. Tout cela se passait sous les yeux du commandant Romeuf, aide de camp du ministre de la guerre.

Frère, je ne respire pas encore librement parce que les oreilles me bourdonnent. J'ai tant écrit, tant causé avec le maréchal qui vient d'arriver ici, reçu tant de compliments, depuis le maréchal et le prince jusqu'aux derniers échelons de l'armée, que j'en suis comme enivré. Mais je repars demain, et le grand air, et les combinaisons militaires me remettront dans mon état normal. Le maréchal m'a chargé de soumettre les Ouled Jounès qui appartiennent à la subdivision de Mostaganem.

Le maréchal n'a fait que peu de choses dans l'Ouarensenis. Il n'a pas eu de fusils et n'a obtenu que des soumissions imparfaites. Les chérifs n'ont pas osé se frotter à lui qui avait onze bataillons, et ils sont venus pour me manger, moi qui n'en avais que quatre. Ils ont eu là une excellente idée. Mohamed-Ben Abdallah me veut du bien, et si je le prends, je le lui rendrai.
Il y a, à l'état-major du maréchal, un capitaine de cuirassiers, peintre distingué, ami d'Horace Vernet, qui suit l'expédition pour prendre des sujets de tableaux. Il m'a parlé de M. Longuet et du tableau n° 1111 sur le combat de Dellys. Il m'a dit que tu l'avais acheté, c'est bien. M. Bacuée m'a demandé un croquis du terrain de Si-Abbel, et des dispositions du combat du 21. Il veut en faire un tableau pour l'exposition prochaine. J'en suis content pour mon régiment et mes troupes. C'est d'ailleurs un joli souvenir, car j'ai rarement vu en Afrique de combat mieux soutenu de la part des Arabes, et enlevé avec autant d'ordre et de vigueur du côté des Français. On aurait dit un épisode du Cirque Olympique, plus les balles.

Quelle chance j'ai, frère! En abordant les Arabes sur le plateau, à la tète de la cavalerie, je me suis trouvé pêle-mêle avec eux, j'ai reçu plus de dix coups de fusil de tous les côtés et quatre pas sans être touché. Un Arabe m'a tiré à bout portant, pendant que j'étais occupé à regarder la position et les mouvements à ordonner. Son fusil a raté, il a été tué par le capitaine Berthaut, mon officier d'ordonnance. Voilà la seconde fois que cela m'arrive dans la campagne. Il est écrit que je ne mourrai pas de la main d'un Arabe. Le ministère, qui ne veut pas qu'on se révolte et qu'on se batte en Afrique, ne rend pas compte de nos belles affaires, et garde nos rapports en portefeuille. Il se contentera de faire un résumé des événements quand tout sera calmé.

Au bivouac de Sidi Aïssa Ben Arfah, le 4 juin 1845.


Cher frère, j'ai reçu en pleine expédition ta lettre du 22 mai, et je te réponds du plus joli, du plus pittoresque bivouac de l'Afrique. Mon quartier général est sur une hauteur, près d'un marabout, au milieu des arbres, auprès d'une fontaine ombragée par un tremble superbe. Les chevaux sont au milieu de l'orge et mes soldats dans les fèves jusqu'au col. Les pauvres enfants ont bien gagné cette petite douceur. Quelle vie ils mènent depuis bientôt deux mois, quelle vie je mène moi-même !

Mes combats et mes succès continuent. Le 30, le chérif fuyait devant moi avec une trentaine de chevaux. Le 1er juin, il tombait sur mon arrière garde avec soixante chevaux et deux mille Kabyles. J'étais à établir mon bivouac quand on vint me prévenir. Aussitôt je fais déposer les sacs à mes hommes, je cours sur le champ de bataille. Je prends mes dispositions, j'attaque partout, je pousse les Kabyles, je leur envoie quelques coups d'obus à propos, et je les jette dans les ravins où je les suis à la baïonnette. Il fallait les entendre crier et les voir se sauver. Je suis revenu tranquillement à mon bivouac après avoir tué de cent à cent cinquante Kabyles. Le 2, je les attendais, ils ne sont pas venus; mais hier, 3, il y avait une heure que j'avais quitté mon bivouac, et je traînais péniblement mon long convoi à travers des chemins affreux, quand je vois derrière moi, à une lieue, le chérif descendre encore des montagnes avec ses drapeaux, ses soixante chevaux et ses deux mille Kabyles tout blancs, criant, injuriant. Aussitôt j'arrête la tête de ma colonne, je fais faire demi tour, et j'établis mon camp sur l'Oued Belouta, en face de l'ennemi qui s'arrête à son tour, et regagne les crêtes. Mais il n'était plus temps, je laisse mon camp et mes bagages sous la garde d'un bataillon, et avec trois bataillons sans sacs, ma cavalerie, mon artillerie, je m'élance à la poursuite de l'ennemi par des chemins effroyables, à travers les ravins, les bois, les rochers. Ce sont ces difficultés de terrain qui l'ont sauvé d'une perte totale, mais je l'ai poursuivi pendant trois lieues et lui ai tué beaucoup de monde.

A cinq heures du soir, j'étais de retour sur l'Oued Belouta. J'étais parti à neuf heures du matin. Dans mes deux affaires du 1 et du 3, je n'ai eu qu'un officier et quatre hommes tués et huit blessés. Le capitaine Courson, mon chef d'état major, a été frappé près de moi d'une balle en pleine poitrine. Heureusement elle a rencontré un bouton, a glissé, et Courson que j'aime beaucoup en a été quitte pour une contusion légère. Il est resté à cheval tout le temps du combat. J'ai eu mon fourreau de sabre cassé par une balle... toujours la même étoile.

Tu vois, frère, où en sont nos affaires. La guerre ne sera jamais bien sérieuse, à moins qu'Abd el Kader qui court les champs ne se glisse par ici.; mais elle sera longue, parce que les Arabes nous détestent et sont très faciles à fanatiser. Ils ont rencontré ce chérif Mohamed Ben Abdallah dit Bou-Maza, ce qui signifie père de la chèvre, parce qu'il en traîne une avec lui, à laquelle il prête un charme puissant et qui fait des miracles. Et ce chérif, ce père de la chèvre, jeune homme de vingt ans, les séduit, les trompe et les entraîne, Le 14 avril, je le battais dans la plaine de Gri, il avait alors cent cavaliers et trois cents fantassins. Le 21 mai, je le battais encore à Si Abbel, il était à la tête de cinquante cavaliers et douze cents Kabyles. Le 1er et le 3 juin, je lui inflige de nouveaux échecs et il commandait à soixante cavaliers et au moins deux mille Kabyles ramassés dans vingt tribus du Dahra. Tu le vois, toujours battu et poursuivi, il se relève plus fort parce qu'avec les Kabyles, la religion, la sainteté, la guerre prêchée contre le Roumi ont un pouvoir qui les aveugle. Ils savent qu'ils font une folie, ils l'avouent, mais ils se révoltent...

Je n'en ai pas fini avec l'Afrique. Plus je réussis, plus j'y suis enchaîné; colonel, général à deux ou trois étoiles, le maréchal a des vues sur moi; mes idées sur l'Afrique lui plaisent, ma manière de mener les Arabes en paix ou en guerre lui convient. Toute cette année je, vois que je serai obligé d'être dehors d'un côté ou de l'autre: le maréchal m'a dit qu'il me laisserait encore deux bataillons de plus, ce qui fera neuf, et que je ferais mes affaires moi-même. Peut être, les combats du 1er et du 3 changeront ils ses idées ? Cela devient plus grave; cette persistance du chérif, son influence prouvée par ses forces, rappellent les commencements d'Abd El Kader.


Au bivouac de Sidi-Yacoub, sur l'Oued OUKELAL-CHEURFAK, le 27 juin 1845


Cher frère, voici une campagne commencée bien vigoureusement, fertile en beaux combats et en faits d'armes, qui arrive à sa fin. Les Arabes ne veulent plus de coups de fusil, mais ils ne veulent rendre leurs fusils qu'à la dernière extrémité. Le temps est leur plus puissant allié. Nous ne pouvons rester longtemps dans leur pays, et si nous partons, ils ne payent pas ou lentement, et on s'expose à être obligé de revenir. Le colonel Pélissier et moi, nous étions chargés de soumettre le Dahra, et le Dahra est soumis. Pélissier est plus ancien que moi et colonel d'état-major. J'ai agi avec lui avec déférence. Je lui ai laissé la plus belle part, il était d'ailleurs entré dans le Dahra longtemps avant moi. Les journaux te donneront les tristes détails des extrémités où Pélissier a été obligé d'en venir pour soumettre les Ouled Riah qui s'étaient réfugiés dans leurs cavernes. Terrible, mais indispensable résolution! Pélissier a employé tous les moyens, tous les raisonnements, toutes les sommations. Il a dû agir de rigueur. J'aurais été à sa place, j'aurais fait de même; mais j'aime mieux que ce lot lui soit tombé qu'à moi. Les journaux philanthropes ne vont pas manquer de s'emparer de ce fait pour attaquer encore l'armée d'Afrique. Si l'on a dit que je me promenais le fer, la hache et la torche à la main, que dira t on de Pélissier, brave et excellent officier, mais à l'écorce rude? Je voudrais bien que vos journalistes de Paris fissent une campagne avec nous! J'aurai été trois mois dehors environ, j'aurai perdu trente-quatre hommes tués dont trois officiers, cent cinq blessés dont huit officiers ! Si j'avais voulu, à l'affaire du 21 mai, attendre un quart d'heure de plus pour faire mon mouvement tournant avec ma cavalerie, je tuais deux cents hommes de plus à l'ennemi, mais j'en perdais aussi une trentaine et je n'ai pas voulu. J'en connais d'autres qui auraient bien attendu une demi-heure...
Je suis encore en campagne pour une dizaine de jours: après quoi, je rentrerai dans mon gouvernement pour me livrer à d'autres travaux. C'est une douce chose que de pouvoir faire du bien et j'en fais beaucoup à Orléansville, car depuis le commencement de la campagne, d'après les instructions et l'autorisation du maréchal, j'ai jeté dans ma subdivision plus de 30 000 F qui me sont passés par les mains pour aller secourir d'intéressantes infortunes, aider à des travaux utiles, indemniser des pertes connues, etc. Je suis las de ce maniement de fonds et de cette comptabilité qui m'ennuient Je n'ai gagné qu'une seule chose à tout cela, c'est que j'ai obtenu du maréchal, qui ne me refuse rien de juste et de bon, de payer l'ameublement de la maison de commandement, de sorte que, moi partant, mon successeur trouvera autre chose que les quatre murs. Orléansville ne saurait être trop encouragé, c'est une ville naissante qui dans dix ans sera remarquable. Mais combien de braves gens engraisseront cette terre ingrate, pleine encore du souvenir de ces Romains persévérants que nous suivons à la piste.


Orléansville, le 10 juillet 1845.


Il me tarde d'avoir terminé l'organisation de mes caïds et réglé L'achour (impôt arabe) pour quitter Orléansville et aller m'embusquer dans l'Ouarensenis. Là au moins je trouverai des arbres, de l'eau et de l'air; ici, rien que le feu du ciel qui brûle tout.

Nous venons enfin de chasser le chérif Bou Maza du pays... jusqu'à ce qu'il y revienne. Mon agha Hadj Hamet, ayant appris que le chérif s'était montré chez les Beni Séliman, est monté à cheval avec ses cavaliers, et après une poursuite acharnée de dix-huit lieues, il a atteint Bou Maza chez les Beni Tigrin, lui a tué sa suite, pris son drapeau, ses chevaux, ses troupeaux, deux mulets chargés de poudre et d'argent. Bou Maza n'a dû son salut qu'à l'épuisement des chevaux du goum. Il s'est sauvé avec deux cavaliers. Il se dirige vers le sud où il va rejoindre sans doute Abd el Kader.

" Et ces deux grands débris se consultaient entr'eux. "

Ernest Dufaÿ est ici. C'est une excellente nature, il a du cœur, de la résolution sans fierté ni morgue.

Orléansville, le 19 juillet 1845.


Cher frère, encore un courrier qui m'arrive sans lettre de toi, et jamais je n'en eus plus besoin, car jamais je ne fus plus fatigué de l'Afrique. J'aimerais mieux mourir ailleurs que de vivre ici. Orléansville est un enfer. Il y a une poussière qui aveugle, entre partout, s'unit à tout. Ce n'est pas de l'air que l'on respire, c'est du feu. Au moins j'espérais être un peu tranquille et faire travailler à mes routes, mais voilà que les Sbéhas, tribu de scélérats jamais soumis, viennent de me faire un coup à la numide. Ils ont laissé passer chez eux mon Agha Hadj Hamet, qui allait à Mazouna avec un goum de deux cents chevaux pour chercher une femme à son fils Ali. A son retour, ils ont tendu une embuscade et ont tué l'agha, deux caïds, une douzaine de cavaliers, blessé vingt et pris tout le butin du goum. C'est un coup très fâcheux, qui me prive d'un homme dévoué et m'oblige à me remettre en selle malgré moi par une chaleur sans nom. Il parait que c'est une haine de tribu à tribu, Sbéhas contre Sindgès. Il y avait aussi en jeu quelque émissaire secondaire du chérif, peut-être le chérif lui-même. Quelle que soit, la cause, il faut que je détruise les Sbéhas et que j'aille faire le siège de leurs grottes comme Pélissier.

Les nouvelles d'Alger ne sont pas moins graves. On veut imposer au maréchal une administration civile et réduire l'armée. Il a envoyé sa démission au roi et au ministre, ceci entre nous. Un mois après le départ du maréchal, l'Afrique sera en feu de l'est à l'ouest. Que de fautes, frère ! Ôter le maréchal d'Afrique, c'est la perdre peut-être. Par qui le remplacer ? Ni Lamoricière, ni Bedeau ne sont mûrs. Changarnier n'est pas possible. Si l'on met un gouverneur civil, fût ce Molé ou Broglie, Thiers ou Guizot, adieu l'Afrique! Je sais bien que partout où je commanderai des colonnes contre les Arabes, je les battrai, mais je ne marcherai plus avec cette confiance qui décuple les forces. Animé, inspiré par les idées du maréchal, je prends tout sur moi parce que je sais qu'il m'approuvera. Avec un autre la responsabilité serait trop forte. Je n'en veux pas; si le maréchal rentre, je rentre aussi: je ne veux pas assister à des catastrophes.

Les affaires de l'est ne vont pas comme le maréchal le voudrait Je crois qu'il va frapper un de ses coups à lui, qui finissent les affaires en quelques jours. La grande expédition, il la fera plus tard... s'il reste, car il demande à partir pour la fin de septembre.

Vois si l'on sait jamais à quoi s'en tenir dans ce pays. Un jour victorieux, on prend des drapeaux, on pousse les Arabes, on les disperse, on s'en croit débarrassé. Quelques jours après, ils se révoltent, vous tendent une embuscade, vous tuent des aghas, des caïds. Cette affaire, au fond, est peu de chose: affaire entre Arabes, il n'y avait pas un Français; mais sur quoi compter, grand Dieu! Et au milieu de tout cela, de beaux traits de courage et de dévouement, le caïd des Sbéhas se sauvant sur un cheval à poil, emportant devant lui 800 douros d'impôts recueillis pour le gouvernement. Il a pour cela abandonné ses propres armes, ses selles, ses chevaux, etc.

Orléansville, le 26 juillet 1845.


Eh bien, frère, que dis tu de notre bonne Presse française? J'aurais fait et je ferais ce qu'a fait Pélissier, et je suis peut-être appelé à me trouver dans huit jours dans une position identique, et si je fais le siège des cavernes des Sbéhas, j'agirai en militaire, et je ferai essuyer à l'ennemi le plus de pertes possible pour m'en épargner à moi-même. Mes soldats avant tout. Aurait on préféré lire dans l'Akbhar: La colonne Pélissier a eu deux cents hommes tués devant les grottes des Ouled Riah, et toute la population a pu s'échapper avec ses armes ?

Il n'y a qu'un cri dans l'armée d'Afrique. Cet excellent maréchal qu'on abreuve d'ennuis, toutes ces injures ne lui vont pas à la semelle, mais il a le droit d'y être sensible.

Quant à moi, je suis aussi dégoûté qu'indigné. Comment ? nous sommes en Afrique à ruiner notre santé, exposer nos jours, travailler à la gloire du pays, et le premier venu pourra nous insulter, calomnier nos intentions, nous prêter des sentiments coupables qui ne sont pas du siècle, et ne peuvent appartenir à un soldat ! Arrière, insulteurs publics ! Venez, si vous l'osez, voir de près ceux que vous calomniez, vous n'en regarderiez pas un en face, et le jour du combat vous resteriez cent pas derrière eux... Ne parlons plus politique, cela fait trop de mal par la chaleur qui nous accable.

Orléansville, le 6 août 1845.


Tous mes ordres sont donnés, mes dispositions prises; deux de mes colonnes sont déjà en mouvement, et je pars moi-même, avec la troisième, cette nuit à deux heures du matin. Le 8, je serai chez les Sbéhas, et j'arriverai le 9 devant leurs cavernes. Le chérif est passé sur la rive gauche du Chélif, et cette manœuvre contrarie les miennes. J'aurais aimé à rencontrer tous mes ennemis sur la rive droite. Il faut que je pousse vigoureusement ce Bou Maza. Il est évident que, si je le laissais dans le pays, il finirait par nous amener Abd el Kader, qui l'a reconnu pour son lieutenant et lui a écrit. Bou Maza, selon les circonstances, dit aux Arabes qu'il travaille pour l'émir ou pour lui. C'est un homme adroit, entreprenant, audacieux, et qui, décidément, exploite bien le fanatisme des Arabes.

Au bivouac d'Aïn Méran, le 15 août 1845.


Cher frère, je voulais te faire un long récit de mon expédition, mais le temps me manque. Je viens d'écrire huit pages au maréchal. La fatigue et la chaleur m'accablent, j'ai passé hier vingt-quatre heures à cheval. Je t'envoie seulement une espèce de journal sommaire de mes opérations. Tu sais que j'avais dirigé mes trois colonnes de manière à surprendre le chérif, le 8, par un mouvement combiné. Tout est arrivé comme je l'avais prévu. J'ai rejeté Bou Maza sur les colonnes de Ténès et de Mostaganem qui l'ont tenu entre elles et l'ont poursuivi. Il a fini par s'échapper en passant entre Claparède, Canrobert, Fleury et le lieutenant-colonel Berthier. On m'a rapporté 34 têtes mais c'est la sienne que je voulais. Le même jour, 8, je poussais une reconnaissance sur les grottes ou plutôt cavernes: deux cents mètres de développement, cinq entrées. Nous sommes reçus à coups de fusil, et j'ai été si surpris que j'ai salué respectueusement quelques balles, ce qui n'est pas mon habitude. Le soir même, investissement par le 53e sous le feu ennemi, un seul homme blessé, mesures bien prises. Le 9, commencement des travaux de siège, blocus, mines, pétards, sommations, instances, prières de sortir et de se rendre. Réponse: injures, blasphèmes, coups de fusil... feu allumé. 10, 11, même répétition. Un Arabe sort le 11, engage ses compatriotes à sortir; ils refusent. Le 12, onze Arabes sortent, les autres tirent des coups de fusil. Alors je fais hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne n'est descendu dans les cavernes; personne... à part moi ne sait qu'il y a là-dessous cinq cents brigands qui n'égorgeront plus les Français. Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal, simplement, sans poésie terrible ni images.

Frère, personne n'est bon par goût et par nature comme moi. Du 8 au 12, j'ai été malade, mais ma conscience ne me reproche rien. J'ai fait mon devoir de chef, et demain je recommencerais; mais j'ai pris l'Afrique en dégoût.

J'ai fait faire une redoute à Ain Méran, et j'y établis un camp qui restera dans le centre des Sbéhas jusqu'à ce qu'ils soient soumis. D'ici, je rayonne jusqu'à la mer. Dans la nuit du 13 au 14, j'ai tenté un coup sur le chérif que je croyais surprendre dans sa retraite. Je l'ai manqué de bien près. Nous avons tué son frère et repris la fille du pauvre agha Hadj Hamet. La smalah du chérif, son troupeau, soixante-dix-huit bœufs et six cents moutons sont tombés entre nos mains. Le fils de Dufaÿ a entendu siffler ses premières balles. Il s'est bien comporté.

Je rentre le 17 à Orléansville, j'en repars le 21 pour revenir à Aïn Méran, et je ferai ainsi la navette, essayant d'être toujours où il y aura quelque chose à faire. D'Orléansville à Aïn Méran, on compte neuf lieues. Je franchis cela en six heures sans fatigue. Cette vie me plairait, si nous étions en avril ou en octobre, mais en août c'est trop.

Le maréchal part le 4, et sera le 8 à Soultberg, et le 15 à Excideuil. Il restera trois mois absent et plus. Dieu veuille qu'il nous revienne !

Orléansville, le 31 août 1845.


Ainsi que je te l'ai marqué dans ma dernière lettre, cher frère, le maréchal est venu passer vingt-quatre heures à Orléansville. Tout le monde s'est retiré content et le maréchal plus content que tout le monde. Il me promet le plus bel avenir, Amen.

Je crois, frère, que si tu vois le maréchal à ce voyage, et je désire que tu le voies, il te parlera de moi. J'ai bien grandi dans son opinion et dans celle de bien des gens. Cette campagne m'a classé, et je sens moi-même que l'on peut me donner des hommes à conduire, quelles que soient les circonstances où le destin m'appelera à jouer un rôle. Si nous avions été des faiseurs dans la subdivision d'Orléansville, on n'aurait guère parlé que de nous en Afrique depuis cinq mois. Le maréchal et bien d'autres le savent.

Mon camp d'Aïn Méran me donne les meilleurs résultats. Toutes les tribus sont terrifiées et se rendent à discrétion. Le nouvel aghalick que j'ai formé et donné à un homme dévoué et vigoureux, Si Mohammed, sera bientôt soumis. Pour arriver là, il faut que je passe encore le mois d'octobre à courir dans le Dahra. Je n'en ai pas encore tout à fait fini avec les Sbéhas, mais cela avance. Ces Sbéhas sont connus pour les plus grands brigands du monde. Un bey turc a une fois fait couper cent cinquante têtes aux Sbéhas qui s'étaient révoltés. Les Sbéhas ont regardé les têtes tomber et ils ont fait une conduite aux Turcs à coups de fusil. Tels ils étaient, tels ils sont, tels ils seront toujours.

A la fin de l'expédition, j'aurai détruit ou pris plus de deux mille Sbéhas. La tribu entière compte de dix à douze mille âmes. Et peut être ne seront ils pas corrigés ?

J'attendais une lettre de toi par le courrier. Rien de France que des journaux. As tu lu un article de l'Algérie qui me traite si bien? Il dit que depuis Cavaignac on n'a fait que des fautes à Orléansville, qu'en 1844, l'impôt de la subdivision a été de 65 000 F et qu'on verra celui de 1845... Malgré la guerre et les révoltés, nous n'avons que 100 000 F de plus. Pauvre Algérie ! voilà comment on écrit l'histoire. Du reste, je ne suis rien que le protégé et le séide du maréchal... Ouf ! de la boue, de la vraie boue !

Au bivouac sur l'Isly Supérieur, le 14 octobre 1845.


Cher frère, si j'avais le temps, je t'écrirais des volumes, et il les faudrait gros pour contenir les événements qui se passent sous nos yeux. Nous sommes au milieu d'un vaste incendie. Quand nous avons mis le pied quelque part et étouffé le feu qui s'élance, nous nous apercevons qu'il a pris dans un autre coin où il faut courir pour l'éteindre.

Depuis ma dernière lettre, j'ai rencontré sur le Riou le nouveau chérif Ben-Assem, marabout de Calaâk, dont on a brûlé la ville. Je l'ai battu, poursuivi, je lui ai pris son butin, son chapelet, et je lui ai tué une quinzaine d'hommes. Sa bande dispersée, j'ai été au milieu de l'insurrection ravitailler le camp de Ami Moussa, qu'on avait laissé depuis vingt et un jours avec une garnison malade de quatre-vingt-dix-huit hommes. J'ai fortifié les postes, enlevé les malades et jeté dans le camp trois cents hommes valides de la légion avec le commandant de Caprez.

Le lendemain 11, j'ai été attaqué dans la vallée de l'Oued Sinsig par trois mille Beni Ourraghs, poussés par quatre cents cavaliers. Nous nous sommes battus quatre heures. Je les ai complètement défaits; je leur ai tué deux cents hommes et blessé un très grand nombre. Ma colonne est chargée d'armes et de burnous. Ce beau combat a arrêté l'insurrection des Beni-Ourraghs, qui entraînait tout l'Ouarensenis et nous embarrassait fort. Maintenant, nous pouvons attendre par ici le maréchal que l'on annonce du 15 au 20 avec des renforts de France.

Du côté de l'ouest, on dit Abd el Kader sur la Tafna et maître de Nedrouma. S'il fait la faute de prendre des villes, il est perdu. L'insurrection est grande et sérieuse.

Je repars après-demain pour le Dahra où je vais anéantir les Médiouna, qui se sont révoltés. Ils serviront d'exemple aux autres. Quelle guerre! interminable et toujours renaissant plus furieuse. Les Arabes sont de rudes soldats. C'est une bonne école; je me fais petit à petit général et je ne le serai pas que de nom. Quelle vie agitée, frère ! Comme elle intéresse, mais comme elle use !...

Orléansville, le 24 octobre 1845

Cher frère, je suis arrivé hier ici pour déposer mes malades et mes blessés, reprendre des vivres pour ma colonne pour dix-sept jours et je repars demain. Certes, j'aime mon métier de passion; quand je vois l'ennemi devant moi, je m'exalte, je me monte, je deviens général, et quand je suis victorieux, j'éprouve une de ces joies célestes qu'on sent, mais qu'on n'exprime pas, et malgré tout cela, je comprends parfaitement la lassitude et le dégoût des lieutenants de l'empereur, après toutes ces guerres successives et sans fin... Voilà dix ans que je fais la guerre et presque toujours dans des positions plus élevées que ne le comporte mon grade; eh bien! je finis par trouver que c'est long. Quand on a l'espoir de se reposer, on rit de la fatigue; mais quand on voit que les efforts n'ont pas de terme, on se prend à réfléchir. Cette vie de privations, de fatigues, de dangers continuels, use le corps et l'esprit. Mon corps résiste encore par habitude, mais quelquefois mon esprit est tellement tendu devant des complications graves, que ma tête semble sur le point d'éclater. Cependant, je m'aperçois avec plaisir qu'en face des circonstances les plus difficiles, je prends un calme et un sang-froid que je n'avais pas autrefois; je me sens commander, je m'écoute, je me trouve de l'aplomb et tout marche. Qui sait ce que tout cela deviendrait sur une plus grande échelle et dans un cadre plus étendu!

J'ai donc reçu ta lettre du 5 octobre, tu savais une partie des évènements de notre Afrique et quelques-unes des catastrophes qui ont signalé si malheureusement le retour des hostilités. Tout cela n'a fait que croître et se développer. Aujourd'hui l'ouest est en feu, la province d'Oran est presque entièrement soulevée. Avec une petite colonne, en me jetant partout, en me battant partout, j'ai empêché jusqu'ici l'insurrection de me gagner. Mon beau combat du 11 a maintenu les Beni Ourraghs, qui auraient entraîné tout l'Ouarensenis. Depuis, j'ai brûlé les Ouled Krouidem, châtié les Ouled Abbès et les Mazouniens.

En un combat dans leurs ravins, j'ai tué dix-huit Ouled Abbès et treize Mazouniens, et par la terreur j'ai obtenu ce que je voulais. Mais ces petites faits, tout méritants qu'ils soient, font peu de chose pour contenir un soulèvement, dont la cause et tout entière dans la haine des Arabes contre nous, dans leur fanatisme habilement exploité par Abd el Kader et les marabouts, dans le naturel même des Arabes qui tend au changement, à l'indépendance, à la vie aventureuse qui leur plaît par dessus tout Cette nation là naît un fusil à la main et un cheval entre les jambes. Il faut qu'elle se serve de l'un et de l'autre contre quelqu'un. Si nous n'étions pas là, ils se battraient contre les Turcs ou même entre eux. Ce sont ces vérités qui amènent à penser que cette guerre ne ressemble à aucune autre guerre. Elle durera toujours sur un point ou sur un autre, sous mille prétextes divers. Ces réflexions ne sont pas faites pour réjouir le cœur alors même que toutes les étoiles du firmament vous fileraient sur les épaules !

J'avais l'ordre du maréchal d'aller joindre le général Bourjolly pour entrer chez les Flittas et voilà que rendez-vous pris, Bou Maza me retombe dans le Dahra, menace Mazouna et ma subdivision qui ne demande pas mieux que de se soulever aussi. Pour couvrir Mazouna, ma subdivision, et assurer mes communications, il faut que je marche sur Bou Maza. Je pars demain, je vais m'enfoncer de nouveau dans le Dahra, courir après le chérif, le battre et arriver par la ligne la plus courte sur les Flittas, pour rejoindre le général Bourjolly et travailler en grand.

Le maréchal est revenu. Les services qu'il va rendre le grandiront encore, et augmenteront l'acharnement des envieux et des journalistes. Il doit être aujourd'hui près de Téniet el Hâad. Il sera le 28 à Tiaret, prêt à tomber de son côté sur les Flittas.


Au bivouac sur l'Oued Melah, le 3 novembre 1845.


Depuis le 29 que nous avons quitté Bel Aul pour venir nous établir à six lieues plus loin chez les Beni Dergour, nous avons fait peu de chose. J'ai enlevé, avec deux bataillons de ma brigade, une position gardée par cinq à six cents cavaliers. Je suis arrivé à trente pas d'eux sans tirer. On a trouvé cela superbe, moi je trouve cela tout simple: c'est notre manière dans ma subdivision.

Le 31, nous avons encore fait un assez beau coup de main sur les populations des Cheurfas Flittas. C'était ma brigade qui était engagée et nous avons tué environ deux cents Arabes dans les ravins, pris mille têtes de bétail et un butin considérable. Demain, le général va ravitailler le camp de Kramis. Il reviendra de suite et j'irai faire un détour au sud, pour prendre entre lui et moi des populations qui probablement ne nous attendront pas.

Le maréchal est à Tiaret et si, comme on le dit, les affaires vont bien du côté de Mascara, il viendra finir celles des Flittas et des Beni Ourraghs. Je pourrai alors retourner dans ma subdivision dont je suis trop éloigné par le temps qui court. J'ai renvoyé à Orléansville le capitaine Richard, mon directeur des affaires arabes, mais j'aimerais mieux y être moi même. Il faut si peu de choses pour troubler cette tranquillité que j'ai eu tant de peine à maintenir au milieu de la révolte générale.

Voilà huit mois que je me bats sans discontinuer et les journaux écrivent: la subdivision d'Orléansville est tranquille. Nous avons l'air de nous reposer. Nos affaires sont devenues bonnes à force d'activité et de vigueur. Mais qu'importe, tout est pour le mieux, nous n'aurons rien fait. C'est toujours la même chose. Patience, notre temps et notre tour viendront. Mais que cela ne tarde pas trop, j'ai besoin de repos, ma santé n'est pas précisément mauvaise, mais je sens que mon estomac me menace des douleurs de 1843.

Toute cette fièvre de révolution et de révolte chez les Arabes se calmera bientôt. Mais nous aurons appris une chose de l'épisode religieux de la guerre: c'est que nos plus grands ennemis sont les marabouts et les Cheurfas, c'est àdire descendants du Prophète. Tous ces. chérifs qui paraissent et disparaissent en sont la preuve. Profitons de l'enseignement, et si nous voulons être tranquilles, frappons les marabouts et les chérifs.


Au bivouac de Dar Ben Abdallah (Flittas), le 11 novembre 1845.


Nous sommes toujours chez les Flittas, et pendant que je suis occupé ici, ce que j'avais prévu est arrivé. Bou Maza, dans l'espoir de trouver Orléansville dégarni de troupes, est allé faire une démonstration de ce côté. Il a été repoussé naturellement, mais il a soulevé quelques tribus sur la rive gauche du Chélif. Mon pauvre agha des Sbéhas, Si Mohammed, le seul Arabe qui nous fut dévoué de coeur, a été assassiné en plein marché des Sbéhas. Qui sait si cette mort ne sera pas le signal du soulèvement nouveau de tout cet aghalick que la fermeté et la valeur de Si Mohammed contenaient encore ? En trois jours, voilà le fruit de dix mois de combats perdu ! C'était une faute de m'ôter de ma subdivision que j'avais maintenue soumise, et qui contenait le pays derrière nous. Aujourd'hui, Bou Maza a entamé la subdivision de Milianah. Les Bou Rached et les Atafs sont révoltés. Cette communication nous est coupée, et Dieu veuille que je trouve celle de Ténès à Orléansville encore libre!

Notre triste Afrique vous occupe beaucoup, et en vérité il y a de quoi faire réfléchir. Comment les chambres prendront elles ces nouveaux événements ? La Presse attaque toujours le maréchal avec le même acharnement, et lui, il répond par des succès. C'est une barque difficile à mener, frère, et vos journaux n'aident pas à gouverner. Abd el Kader les fait traduire, et profite ainsi de nos folies et de nos fautes.

Ténès, le 22 novembre 1845.


Cher frère, mon quartier général est à Ténès depuis quelques jours et y sera encore quelque temps, je suppose. Il n'était pas trop tôt que j'arrivasse. Bou Maza s'était montré déjà sur les crêtes qui dominent le vieux Ténès, j'ai été reçu comme un sauveur. Pour remonter le moral de tous mes gens de Ténès, le jour même de mon arrivée, malgré la fatigue de mes troupes, j'ai ordonné un coup de main pour la nuit. Je suis parti à minuit et, à la pointe du jour, je tombais à l'improviste sur les tribus ouest de Ténès. Je leur ai tué soixante hommes et pris du bétail. Je ne suis rentré à Ténès qu'à quatre heures du soir, hier. Après demain je ferai la même chose sur les tribus de l'est.

Du reste, tout le cercle de Ténès est soulevé. Tout ce que j'avais pacifié avec tant de peine en six mois, il faut le reconquérir. C'est un ouvrage de Pénélope, qui coûte bien du sang. Bou Maza a donné pour consigne aux Arabes de fuir devant nous, et, s'ils étaient pris, de donner des chevaux de soumission et d'attendre les évènements. Voilà un système arrêté, c'est celui d'Abd el Kader. Mais je n'accepterai pas les soumissions, je prendrai les chevaux et les armes, et ceux qui survivront d'entre les Arabes rentreront chez eux et resteront tranquilles ou quitteront le pays.

Orléansville, le 29 novembre 1845.


Cher frère, il est dans ma destinée de ne jamais rien faire de ce qui me plait qu'à moitié et en courant. Ainsi, je voudrais t'écrire des pages, des volumes, et toujours pressé par les événements, par le temps, par la besogne, je ne trouve à grand'peine que quelques instants pour t'empêcher d'être inquiet de moi.
J'étais à Ténès, occupé à rétablir l'ordre et la tranquillité dans les tribus et par conséquent sur nos routes, quand la nouvelle de la réapparition d'Abd el-Kader dans le sud et près de Tiaret m'a rappelé en toute hâte ici, pour couvrir le pays et la plaine du Chélif.
Le maréchal est chez les Flittas avec le général Bourjolly, mais je pense qu'il ne tardera pas à avoir des nouvelles du sud et à se rapprocher de l'émir, qui a devant lui Bedeau, Marey et d'Arbouville. Abd el Kader a été reçu avec enthousiasme par les tribus du sud de Boghar, et les a réorganisées à sa manière. Cet état de crise ne peut durer. Marey et d'Arbouville ont eu un combat assez sérieux avec les Kabyles de l'est.

Les journaux continuent à être absurdes et à attaquer notre maréchal. C'est qu'il ne travaille pas, comme tant d'autres, pour les journaux et pour l'opinion, mais pour le pays.

Au bivouac, chez les Beni Merzoug, le 6 décembre 1845.


Cher frère, ceci n'est absolument qu'un petit bulletin de santé pour te dire que je suis vivant, et que je m'en aperçois, surtout depuis quelques jours, à de cruelles douleurs d'estomac qui me rappellent mon affreuse gastralgie.

Je suis depuis le 1er à courir jour et nuit, c'est le mot, car en six jours, j'ai fait trois marches de nuit. Aussi suis je très fatigué et mes troupes aussi, mais nous avons fait beaucoup de mal à l'ennemi. Je poursuis à mort ies chérifs, qui poussent comme des champignons. C'est un dédale, on ne s'y reconnaît plus. Depuis l'aîné Bou Maza, nous avons Mohamet Bel Cassem, Bou Ali, Ali Chergui, Si Larbi, Bel Beij, enfin je m'y perds. J'ai déjà tué Ali Chergui chez les Medjajas, et je viens de tuer Bou Ali chez les Beni Derjin. Je voudrais bien aussi mettre la main sur Ben Hinni qui soulève les Beni Hidjas, chez lesquels je vais rentrer dans quelques jours. Après demain je me ravitaillerai à Ténès, et je reprendrai mes opérations.

Le temps est magnifique et nous protège. Mais cela ne peut durer longtemps. Il faut à lAfrique ses torrents de pluie qui vont nous chasser tous.
Les journaux t'auront appris les affaires de l'est. Abd el Kader n'est ni aussi vigoureux, ni aussi entreprenant que je l'aurais craint.

Ténès, le 11 décembre 1845.


Voici deux jours que je suis à Ténès pour prendre des vivres, et j'espérais voir arriver le bateau hier et avoir une lettre de toi, mais un vent affreux, des vagues hautes comme les montagnes, se mettent contre nous avec les Arabes et rendent les communications plus rares et plus difficiles. Deux balancelles ont fait naufrage et ont été brisées sous nos yeux. Voilà pour l'état atmosphérique. L'état politique est un peu meilleur. L'esprit d'insurrection se calme, les Arabes se lassent. Je viens encore de leur porter un rude coup dans la nuit du 7 au 8. J'ai attaqué les populations de l'ouest de Ténès, surpris la queue de l'émigration et fait beaucoup de mal. Nous avons tué une centaine de Kabyles, fait cent-vingt prisonniers de tout sexe et de tous âges et enlevé deux mille têtes de bétail. Ce coup vigoureux, arrivé à la suite d'autres aussi vigoureux, ramènera, je l'espère, tout dans l'ordre.

Je pars demain 12, pour rentrer chez les Beni Hidjas et me dépêcher d'en finir avec eux. Il me faut la tête de leur chef Ben Hinni, pour compter sur un peu de repos. Je sais où ils se sont réfugiés, c'est dans un repaire sur le bord de la mer. Ils croient que je ne pourrai pas y pénétrer: mes soldats vont partout. Mon plan est déjà arrêté et, dans la nuit du 14 au 15, les Beni Hidjas auront de mes nouvelles, Voilà la troisième fois qu'ils se soulèvent et j'ai pardonné deux fois. Il leur faut un châtiment exemplaire, ils l'auront.

Le bruit se répand par les Arabes que le maréchal aurait rejoint Abd el-Kader dans le sud et l'aurait battu. L'émir aurait eu de la peine à se sauver. A la bonne heure, voilà de la bonne besogne. Je souffrais de voir notre maréchal condamné à ne faire que de mauvaises razzias.

Abd el Kader avait donné ordre que l'on préparât dans l'Ouarensenis des gourbis pour beaucoup de monde. Il voulait y passer l'hiver et je me préparais déjà à lui arranger ses quartiers, voilà une affaire réglée. On annonce une nouvelle insurrection dans l'Aurès, cela va ramener Bedeau chez lui.

Au bivouac de.... dans l'Ouarensenis, le 17 décembre 1845.


Cher frère, tu me crois occupé à châtier les Beni Hidjas, tu te trompes de bien des lieues. Je suis chez les Beni Bou Boukranous dans l'Ouarensenis, et Abd el Kader est chez les Beni Tigrin. Demain je serai à Mahhamonda, et le 18, sur l'Oued Arieur. Si l'émir a toujours marché, nous serons en face l'un de l'autre.

J'étais parti le 14, pour entrer chez les Beni Hidjas, lorsqu'à deux lieues de Ténès, j'ai reçu la nouvelle qu'Abd el Kader entrait dans l'Ouarensenis, et que l'agha d'Orléansville, Djellali Ben Seha, était passé à l'ennemi. De suite, j'ai fait tête de colonne à droite, et après une petite allocution à mon 53e pour lui dire que j'avais besoin de ses jambes et de son coeur, nous nous sommes mis en marche et avons fait treize lieues d'une traite! A neuf heures du soir, j'étais à Orléansville, c'est merveilleux... sept jours de vivres dans le sac! Il n'y a que des Français capables de ce tour de force. J'ai fait reposer mes hommes un jour, et, le lendemain, je suis reparti après avoir fait arrêter mon autre agha qui trahissait aussi et allait partir comme l'autre. Ces gens là m'accablaient trop de leurs protestations de fidélité et de dévouement, pour ne pas être des traîtres.

Je suis sûr qu'Abd el Kader évitera le combat. Mais si je tombe sur ses traces, je le pousserai ferme. Il n'a que quinze cents chevaux et autant de Kabyles. Moi, j'ai douze cents baïonnettes et deux cents chevaux. J'ai été obligé de laisser deux bataillons à Ténès, au lieutenant colonel Canrobert, pour maintenir le cercle et battre les Beni Hidjas qui ont une bien heureuse étoile!

Je ne sais au juste où se trouve le maréchal. Les uns le disent à Tiaret, les autres chez les Flittas.
Adieu, cher frère, me voilà dans les montagnes dans un mauvais moment, car il y pleut, il y neige et il y fait froid plus que partout. Les pluies nous épargnent encore, heureusement, mais le froid sévit comme en Russie. Les nuits sont glaciales sous la tente. De dix heures à quatre heures il fait superbe, ensuite il faut s'envelopper comme au Kamchatka.

Au bivouac, sur l'Oued Isly, le 20 décembre 1845.


A Madame de FORCADE.

Chère mère, tu étais souffrante en revenant de Taste, il me tarde de savoir par toi même que tu as retrouvé ta belle santé. Depuis quelque temps, moi aussi, je suis toujours souffrant. La vie que je mène traîne avec elle trop de fatigues et trop de soucis pour que la santé reste forte et les cheveux bruns !

Je suis en ce moment, par un froid terrible et une pluie battante, en position pour observer les mouvements d'Abd el Kader, que le maréchal traque et poursuit. Si l'émir tente de lui échapper en passant par les Beni Ourraghs et en débouchant par le Bas Arjeur ou le Haut Sensig, je suis là pour tomber sur lui et je le ferai vigoureusement; mais il est trop habile pour se mettre dans un pareil guêpier. Je pense que son projet est d'attirer à lui les colonnes françaises pour dégarnir le pays et envoyer ensuite Bou Laza couper la route de Ténès à Orléansville, razzier notre allié Kobsili, piller et tuer tout ce qui tient aux chrétiens. Mais je le surveille; j'ai un ceil sur Abd el Kader et l'autre sur Bou Maza, et je n'oublie pas ma route de Ténès où j'ai envoyé cette nuit deux cents hommes et dix mille cartouches dans la ferme des Cinq Palmiers, à moitié chemin entre Orléansville et Ténès.

Au bivouac, sur l'Oued Isly, le 27 décembre 1845.


A M. Leroy de SAINT-ARNAUD, Avocat A PARIS.

Je suis devenu l'homme des bivouacs, et l'aspect d'une maison m'effarouche comme un sauvage qui n'a jamais rien vu. Dieu, qui sait tout, connaît sans doute la fin de tout ceci; pour moi, je baisse la tête, à moins que les balles ne sifflent, et je me résigne.
Le maréchal court avec Yusuf après Abd el Kader qu'ils n'attrapent jamais et qui leur glisse entre les doigts. Moi, je suis là en observation pour l'assaillir s'il débouche par une des quatre vallées que je garde. Mais voilà que, incident très prévu, Bou Maza, mon ennemi intime, reparaît pour la troisième fois dans le Dahra., Il débute par un assassinat, et se fait recevoir à coups de fusil. Il n'a que peu de monde et veut d'abord se porter en avant; mais j'étais en mesure. Je fais sortir neuf cents baïonnettes de Ténès; j'envoie un bataillon et cinquante chevaux sur la route, à moitié chemin d'Orléansville, et j'attends les événements, car je ne puis quitter ma ligne d'observation. Bou Maza recule et se retire sur Aïssa Ben Daoud, près de la plaine de Gri. Tu vois que son influence diminue; car, au moment où il reparaît dans le pays, plusieurs tribus parlent de soumission. Les Beni Hidjas, les Beni Merzoug demandent l'aman, les Sbèhas de la rive gauche aussi, et pour les y engager plus vite, j'ai fait razzier cette nuit même les Sbéhas de la rive droite. On leur a tué une centaine d'hommes, parmi lesquels se trouve un des assassins de l'agha Mohammed. Doigt de Dieu!... Malgré l'émir, malgré le chérif, tout se calme et se calmera de guerre lasse. Les Arabes ne se défendent plus... Tout cela n'est ni une belle guerre, ni une guerre amusante. J'en ai mille pieds par-dessus la tète; mais j'ai trop souffert pour ne pas recueillir le fruit de ces souffrances, de ces privations, de ces dégoûts qui rident le cœur. J'attendrai donc et le collier rouge et les étoiles ; puis, frère, mon septième jour sera arrivé et je me reposerai.

Tu engraisses donc toujours? Je suis plus mince que jamais, moi, mais aussi plus gris, plus argenté. Cependant cela ne va pas mal. Quand j'ai de la satisfaction, j'ai trente six ans; quand je ne suis pas content, j'ai cent vingt ans et plus. Le coeur est toujours jeune et chaud, la tête s'est calmée et est rompue à la réflexion.

Comment finis tu l'année? Moi au bivouac, avec un beau soleil depuis trois jours et un froid superbe de février à Paris, gelée blanche la nuit. C'est admirable; gare au commencernent des pluies, ce sera le déluge.

Orléansville, le 1er janvier 1846.


Les nouvelles politiques ont amené le maréchal à Orléansville, le 29. Il y a passé le 30 et est reparti hier à midi avec mes troupes fraîches et bonnes, qui ont remplacé les siennes harassées et indisponibles. Infanterie, cavalerie, il m'a tout pris et m'a laissé huit cents baïonnettes à lui et cent chevaux du 9e chasseurs de France, en me disant galamment que je valais une colonne dans ma subdivision où il fallait que je restasse pour surveiller tout et être prêt à tout. En cas de descente d'Abd el Kader sur le Chélif ou dans le Dahra, je reprends la colonne que j'ai faite à Canrobert et je réunis encore dix huit cents bonnes baïonnettes et cent quarante chevaux, avec lesquels je suivrai l'émir jusqu'aux enfers.

Le pauvre maréchal n'est pas content de tout le monde, mais il dit hautement qu'il n'a été secondé par personne aussi bien que par moi, et il fait mon éloge de manière à me susciter beaucoup d'envieux et d'ennemis. Je vois, à la, façon dont son entourage m'accueille, me consulte et me parle, que j'ai beaucoup grandi. J'ai pris voix délibérative et je profite de mon influence pour faire tout le bien que je puis. Le maréchal m'a dit que si nous avions une guerre européenne, je ne le quitterais jamais et j'aurais le plus beau commandement dans son armée. Voilà une bonne lettre, frère, qui te réjouira l'âme et à tous les nôtres...

Orléansville, le 10 janvier 1846.


Tu as pu suivre dans les journaux et dans mes lettres, mes pérégrinations du nord au sud, tombant toujours d'Abd el Kader en Bou Maza, sans pouvoir joindre ni l'un ni l'autre... Abd el Kader, qui ne veut pas se battre et juge sainement que le moment n'est pas favorable pour nous faire du mal, se sauve devant le maréchal. Il fait cinquante lieues en deux jours et une nuit, passe entre trois colonnes, traverse la Mina on ne sait où, et va razzier un pauvre douair des Sdamas. Triste dénouement, pâle bouquet! Ce n'était guère la peine de faire cinquante lieues. Mais quelle rapidité de mouvements ! Courez donc après de tels cerfs-volants !

Il n'y a pas deux camps dans l'armée d'Afrique, frère. Mais il y a deux hommes: l'un grand, plein de génie, qui par sa franchise et sa brusquerie se fait quelquefois des ennemis, lui qui n'est l'ennemi de personne; l'autre capable, habile, ambitieux, qui croit au pouvoir de la presse et la ménage, qui pense que le civil tuera le militaire en Afrique et se met du côté du civil. L'armée n'est pas divisée, pour cela, entre le maréchal Bugeaud et le général Lamoricière; seulement, il y a un certain nombre d'officiers qui espèrent plus d'un jeune général qui a de l'avenir, qu'en un vieillard illustre dont la carrière ne peut plus être bien longue. Moi, cher frère, je suis en dehors de la question, parce que ma réputation est faite et que je pèse un peu dans la balance. Je ne suis pas Bugeau lâtre, mais j'aime et je vénère le maréchal et je le dis hautement.

Orléansville, le 17 janvier 1846.


Les journaux continuent à attaquer d'une manière odieuse l'armée d'Afrique et le maréchal. Le duc d'Isly ennuyé de tout cela, fatigué des civils et de l'administration qui l'entrave, finira par quitter la partie. Je sais de bonne part que Bedeau est aussi las de l'Afrique et des civils, et qu'il va rentrer en France. Il a fait prévenir le maréchal de penser à un successeur pour lui, dans le commandement de la province de Constantine.

Les idées actuelles du maréchal sont celles-ci: finir la tâche commencée par lui dans le centre de la révolte, rentrer à Alger pour y prendre un peu de repos et organiser son expédition du printemps dans le Maroc, puis après un beau coup digne de lui sur les Marocains ou autres, rentrer en France. Le maréchal a raison mille fois et Dieu veuille qu'on ne le pousse pas à bout et qu'on ne l'oblige pas à partir avant sa besogne terminéel Quant à moi, je ne resterai en Afrique qu'avec Bedeau ou Baraguey d'Hilliers. Moi aussi, je suis fatigué de l'Afrique, de ce qui s'y fait, surtout de ce qu'on voudrait y faire avec les utopies d'administration paternelle. Mais laissons la politique. Je m'ennuie à Orléansville, je préfère les bivouacs. Les paperasses me suffoquent, j'écris du matin au soir, je crois même en dormant. Mieux vaut monter à cheval et faire la guerre !

Orléansville, le 24 janvier 1846


On juge mal, à Paris, ce qu'a fait le maréchal dans cette longue campagne, la plus fatigante qu'il ait jamais entreprise. Il n'y avait pas de bataille à livrer, puisque l'ennemi fuyait toujours. Il n'y avait qu'une chose à faire, empêcher l'émir de descendre dans les plaines, l'user en le réduisant à l'impuissance. Pour cela, il fallait se montrer partout, lutter d'activité, de persévérance, d'énergie, courir toujours et souvent frapper dans le vide. J'ai prêté ma colonne au maréchal. Eh bien, tout le monde regrette la vie d'Orléansville, parce que l'on se battait. La fatigue était extrême, mais chaque jour avait son résultat, son intérêt. Le maréchal manoeuvre et organise. Le pays est mauvais, on manque de tout, on a l'air de ne rien faire. Pour accepter un pareil rôle, il faut être grand et sûr de soi. Il aurait compromis des réputations moins solides et tu vois bien qu'il fait jaser les pékins qui n'y entendent rien. La chose la plus facile à la guerre, c'est la bataille, pour l'homme de guerre s'entend. Mais manoeuvrer contre un ennemi aux abois, qui se rattache à tout, qui est mobile comme un oiseau, c'est plus difficile et personne en ce genre n'aurait fait autant que le maréchal.

Le Maroc s'est enfin décidé à agir pour nous contre l'émir. Cette manifestation aura pour résultat, sans doute, de rappeler Abd el Kader dans l'ouest. Les Marocains ont inquiété la déïra d'Abd el Kader, qui a été obligée de passer sur la rive droite de la Malaouïa. Cavaignac, qui s'est bien montré dans toute cette campagne, va l'attaquer par là. L'émir avait cherché à se jeter dans l'est. Bedeau et Marey veillent de ce côté. Le maréchal est à Tiaret, Lamoricière sur la Mina, Korte à Saïda, Renaud à El Bordj, chez les Hachems. Je ne sais trop comment l'émir pourra échapper et je suis sùr qu'il échappera; Eynard a battu les Kabyles de l'Ouarensenis, et moi, j'ai razzié les Méchaïas sous les yeux de Bou Maza, qui se promène dans le Dahra sans oser entrer dans ma subdivision...

Orléansville, le 14 février 1846


Cher frère, je reçois ta lettre du 30 janvier, tu ne connaissais pas encore ma nomination de commandeur dans la Légion d'honneur. Comment! Personne du ministère ou de la chancellerie n'a pu te donner avis de la bonne nouvelle !...
L'émir se bat comme un désespéré qui joue son va-tout. Il a fait trente lieues dans une nuit, et a passé entre nos colonnes pour venir razzier nos alliés sur le Bas Isser, à vingt lieues d'Alger. Il a été jusque près du Fondouck, et à sa place j'aurais poussé jusqu'à Alger. A présent, toutes nos colonnes convergent vers l'est, on marche, on court, et on ne trouvera plus personne. Cependant, Gentil et Blangini ont surpris le camp de Ben Salem. Mais ce n'est pas assez, il faudrait un coup de tonnerre. J'étais sur le point d'entrer dans l'Ouarensenis, quand ces nouvelles sont venues m'arrêter. Je suis à Orléansville, attendant d'heure en heure le moment de sortir. Depuis trois jours la pluie tombe par torrents. Il faut pourtant tenir la campagne puisque l'ennemi la tient. Toutes ces nouvelles vont avoir un triste retentissement en France, où l'on s'alarme facilement, et où surtout, l'on crie beaucoup après cette pauvre armée d'Afrique.

Quelle guerre! Ces Arabes, ce sont les chouans, les bons chouans de 94... Les chefs leur manquent heureusement, l'union aussi, car chaque tribu est un peuple qui agit, selon ses passions, et dont la tribu voisine est souvent l'ennemie mortelle. Si l'Afrique entière se soulevait comme un seul homme, malgré les bavards qui disent qu'il n'y a pas de population, nous serions bien vite acculés à la mer.
On ne se doute pas en France de ce qui se passe ici. Vois la catastrophe de Sétif. une armée gelée en Afrique ! Il y a quatre jours, nous avions vingt degrés de chaleur, aujourd'hui, trois degrés de froid. Vous traversez un ruisseau à pied sec, pas une goutte d'eau pour mouiller les lèvres; dans deux heures, il y aura dix pieds d'eau: c'est un torrent qui ferme tout passage, et pas de bois, pas de fourrages, pas de maisons, rien, rien! Il faut tout porter avec soi. Nous faisons une guerre sans gloire, et qui nous coùte autant, en résumé, que la bataille d'Austerlitz...

Orléansville, le 27 février 1846.


Le maréchal est retourné le 25 à Alger, où il a eu une entrée triomphale. Il avait bien gagné cette petite compensation; voilà cinq mois qu'il manceuvre par le vent, la neige, la pluie, le soleil et il a fait une guerre ennuyeuse, qui ne sera appréciée que par les Africains et les connaisseurs... Abd el Kader a quitté la Kabylie, en laissant les Kabyles se débrouiller comme ils pourront. Ce n'est guère chevaleresque. Maintenant que va t il faire? Retourna t il à sa déïra ? Va t il essayer de rentrer dans le Tell, et chez nous par quelque coin ? Je me défie de lui, aussi j'ai hâte d'être dehors, de me montrer avec une belle colonne, et d'être prêt à me porter rapidement partout. L'Ouarensenis est dégarni, il pourrait bien se jeter par là.

Bou Maza est malade, on le dit empoisonné. J'ai mis Canrobert devant lui avec douze cents baïonnettes et soixante dix chevaux. C'est tout autant qu'il en faut.

Le temps nous favorise trop, je crains qu'il ne se gâte. Pour les cultures, il faut de la pluie, mais pour la guerre il n'en faut pas. C'est bien difficile à arranger.

Orléansville, le 7 mars 1846
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Abd el Kader est rentré dans le Djurjura, où il prêche la guerre sainte aux Kabyles. Le maréchal est reparti d'Alger le 5. Il m'a écrit une lettre charmante et je crois te faire plaisir en en transcrivant quelques passages: " Je suis très heureux que vous ayez reçu la croix de commandeur de la Légion d'honneur, récompense bien due au mérite et à la continuité " de vos bons services. J'aurais bien désiré que le ministre eût mieux traité, sous le rapport des récompensés, votre brave régiment qui a si activement coopéré à tout ce qui a été fait d'utile dans la subdivision d'Orléansville, depuis que je vous en ai confié le commandement. Vous savez que je n'avais rien négligé pour obtenir du ministre qu'il accueillit favorablement les demandes que je lui avais présentées pour le 53e, dans mon travail du 5 janvier. Aujourd'hui je fais de nouveaux efforts auprès de lui, en lui transmettant les mémoires de propositions que vous m'avez adressées.
Je profite de l'occasion pour vous dire que j'ai été on ne peut plus satisfait, pendant cette campagne, du commandant Marguenat et des deux bataillons qu'il commande. Aussi, je les garde encore quelque temps. Je ne vois rien de mieux, ni même d'aussi bien autour de moi. M. de Marguenat a beaucoup d'entraînement et il sait le faire partager à ses bataillons, qui ont en outre un excellent esprit de corps. J'espère, mon cher colonel, que cet exposé consolera le chef du 53e régiment, de tous les petits chagrins que, dans cette qualité, il me confie dans sa dernière lettre particulière. "

Tu sais, frère, que dans la dernière distribution de croix, je m'étais plaint amèrement que mon régiment n'eût obtenu qu'une croix, la mienne est en dehors. J'ai renvoyé au maréchal les propositions non accueillies par le ministre, et il me répond ce que tu as lu.
Mon Abd el Kader à moi, Bou Maza, dont je n'entendais plus parler depuis quelque temps, vient de reparaître chez les Ouled Abdallah. Je pars demain pour aller au devant de lui, J'ai donné ordre à Canrobert de manoeuvrer pour le prendre entre nous deux. Je laisse derrière moi un embarras, et pour le combattre je suis forcé de m'affaiblir d'un bon bataillon du 64e, commandé par d'Aurelles. Je ne puis pas laisser le pays dégarni et ouvert aux attaques de Hadji Séghir.

Au bivouac, sur l'Oued Mogrelas (Dahra), le 18 mars 1846.


Je suis entré, le 14, sur le territoire des Médiounas (subdivision de Mostaganem) et j'ai établi mon bivouac à Sidi Yacoub, sur l'Oued Khamis. Tu vois cela sur la carte. Là, j'appris que Bou Maza était à deux lieues de moi, au Ksâ avec assez de monde. Il était trop tard pour marcher à lui. Mais le lendemain 15, laissant mon camp et mes bagages sur le Khamis, je partis avec quatre bataillons, deux obusiers et ma pauvre cavalerie, non pas forte mais faible de cent chevaux fatigués et je me dirigeai sur le Ksâ. Après deux heures de marche, je trouvai Bou Maza devant moi sur les crêtes à ma droite, mais il ne me montrait que le quart à peu près de ses forces. Heureusement j'ai l'habitude de prendre mes mesures pour être prêt à tout événement et j'ai eu à m'en louer ce jour là. Je donnai des ordres pour faire enlever les positions par le bataillon des zouaves. Le terrain était horrible, on ne pouvait gravir que péniblement. Ma cavalerie devait faire l'éventail dans la plaine et ramasser et rejeter sur moi, qui m'avançais au centre avec le 5e bataillon des chasseurs d'Orléans, les cavaliers qui se montraient.

Tout à coup Bou Maza démasque quatre cents excellents chevaux et six cents Kabyles, et attaque ma cavalerie qui soutient bien le choc et me donne le temps d'arriver au galop. Les chasseurs suivaient au pas de course, mais hors d'haleine. Pendant un moment, nous avons été pêle mêle et j'avais autant d'ennemis devant que derrière et sur mon flanc gauche, mais cela n'a pas duré longtemps. Nous avons repris la charge et, pendant trois lieues, BouMaza a été poursuivi et chassé de position en position. Mais le beau de l'affaire, c'est que Bou Maza a reçu une balle qui lui a fracassé le bras. Si j'avais eu cent bons chevaux de plus, il est probable que je le prenais. Mais, chevaux et hommes, nous étions tous exténués. J'ai tué beaucoup de monde au chérif, et mes pertes ont été minimes: un zouave tué, huit hommes blessés. Le capitaine Fleury, qui commande l'escadron des spahis, a eu son cheval tué sous lui: c'est le troisième depuis un an. Je suis rentré à mon camp où j'arrivais à sept heures du soir. Le lendemain, je suis venu bivouaquer sur le lieu même du combat de la veille. Il y avait encore des groupes nombreux d'ennemis sur les pitons, j'espérais un second combat Ils ne sont pas descendus et j'ai commencé à couper de beaux vergers et à brûler de superbes villages sous les yeux de l'ennemi. Bou Maza blessé s'est retiré chez les Beni Zérouels. Il a laissé son kalifat, Bou Alem, pour commander son goum, composé de toute la cavalerie du Dahra. J'attends demain les Médiounas à mon camp...

Abd el Kader a refait une pointe et une razzia au sud. Camou lui a repris les troupeaux et l'a poursuivi. Yusuf le poursuit, Renault le poursuit, tout le monde le poursuit, et personne ne l'attrape ni ne l'attrapera. Personne n'est dans les mêmes conditions que l'émir. Si on le prend jamais, ce sera un véritable hasard et non une combinaison. J'ai eu une chance pour le prendre à Bêda, en 1843; ce sont les ordres impératifs de Changarnier qui m'ont empêché d'en profiter. En voyant la position, le maréchal en est convenu lui-même.

Orléansville, le 1er avril 1846.


... Je vais coopérer à une expédition que commande le duc d'Aumale dans l'Ouarensenis. Il va chasser Hadji Seghir et punir les tribus révoltées. Il aura sous ses ordres les colonnes Eynard, Pélissier et la mienne.

Notre expédition, qui ne durera que huit ou dix jours, n'est que le prélude d'une plus sérieuse, que le maréchal m'annonce pour la fin avril, avec quatre colonnes, dont la mienne. L'Ouarensenis dompté, nous irons dans le Dahra. Tu vois que j'ai de la besogne pour longtemps... Dehors, toujours dehors! Bou Maza est décidément fort malade; son bras droit fracturé va mal: il sera au moins estropié.

Adieu, cher frère; je suis bien pressé, car je pars demain de grand matin, et j'ai encore des ordres à donner et des dispositions à prendre.

Orléansville, le 10 avril 1846.


Cher frère, je suis rentré hier soir à Orléansville , avec ma cavalerie. J'avais laissé le prince, que j'avais rejoint le 7 à douze lieues d'ici, à Timaxouïn, et je suis revenu pour lui organiser un convoi de trente mille rations de vivres, que je vais lui conduire à M'Sakra, où nous nous réunirons encore le 12.

Jusqu'ici, notre opération dans l'Ouarensenis n'a pas produit de grands résultats. Le 4 et le 5, j'ai eu deux combats contre Hadji Seghir, qui m'a opposé un millier de Kabyles et une cinquantaine de chevaux. Je l'ai chassé devant moi, et, dans les deux journées, je lui ai tué une soixantaine d'hommes. De mon côté, j'ai eu trois tués et six blessés.

Le 7, j'ai rejoint à Timaxouïn le prince, qui dans sa promenade n'avait eu qu'un léger engagement. Toutes les populations, tous les Kabyles se sont réfugiés dans le Grand Pic, où le prince va les chercher maintenant avec ses quatorze bataillons.

J'ai été parfaitement accueilli par S.A.R. et son entourage. Beaucoup de bienveillance, de cordialité, une grande déférence à mes idées. J'ai dîné avec lui et son beau frère, un prince de Cobourg, qui parle fort peu. Il voudrait beaucoup se battre. Je lui ai dit: " Restez avec moi trois mois, je vous procurerai ce plaisir là plus souvent peut-être que vous ne le voudrez. "

Après avoir quitté les princes, j'irai encore dans le Dahra, où Bou Maza réapparaît avec son bras en écharpe. Je tombe de Hadji Séghir en Bou Maza, et toujours ainsi. J'ai fait prendre un nouveau chérif, qui commençait à prêcher dans ma subdivision, et je l'ai fait fusiller au milieu de la tribu qui l'avait reçu, et j'ai envoyé en France dix des gros bonnets de la tribu...
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Au bivouac de Sidi Khalifa, le 24 avril 1846.


Cher frère, tout souffrant que je suis depuis quelques jours, je veux t'écrire quelques lignes pour t'annoncer une nouvelle affaire fort belle que j'ai eue ce matin contre le chef qui remplace Bou Maza, que sa blessure met hors d'état de commander. Ce chef, homme vigoureux et intelligent, notre ennemi acharné, agha des Beni Zerouels par Bou-Maza, se nomme Caddour Ben Naka. Je l'ai blessé et pris ce matin. Il ne reviendra pas de sa blessure; la balle lui a fracassé le bras et a pénétré dans la poitrine. J'ai tué à l'ennemi une trentaine d'hommes restés sur le champ de bataille. Un rassemblement considérable s'était formé et attaquait Canrobert depuis deux jours; je suis arrivé ce matin et je l'ai dispersé. Si le terrain avait été meilleur, il ne s'en échappait pas beaucoup.


 

Au bivouac, sur le Khamis, rive gauche, entre les Médieunas et les Achachas, le 30 avril 1846.

Depuis ma dernière lettre, cher frère, écrite sur le champ de bataille même du 24, j'ai encore eu une heureuse affaire le 28. J'ai fait une pointe jusque sur le bord de la mer, et j'ai surpris la queue des populations que je voulais rejeter sur la colonne de Pélissier. Je les ai vues de loin traverser le Khamis jusqu'à son embouchure. Mon camp était sur les plateaux qui dominent au nord les Achachas et les Cheurfas jusqu'à la mer, et au sud la vallée de l'Oued-Oukellal. Nous avons pris une trentaine de Kabyles, fait quelques prisonniers, entre autres un marabout des Achachas, conduit, disait il, au combat par force et tombé par hasard vivant entre mes mains. Il va me conduire cette nuit même dans la retraite où se cache Bou Maza depuis sa blessure. Je n'espère pas le prendre, parce qu'il se méfie trop et se garde bien, mais je veux en courir la chance.

Ernest est en expédition avec moi. Il ne me donne que de la satisfaction et sera officier bientôt. C'est un charmant sujet que je pousserai loin, parce qu'il répond à mes soins; je souhaite que mon fils lui ressemble en tout!

Encore un misérable qui tire sur le roi! J'espérais que, pour notre bonheur, de pareilles infamies ne se renouvelleraient pas. Pauvre reine! encore des chagrins; elle en aura jusqu'au dernier jour. C'est cette affreuse presse qui cause tout cela. Tu vas voir, quelque jour, notre brave maréchal quitter l'Afrique abreuvé de dégoûts...


Orléansville, le 8 mai 1846.


Je suis revenu dans mon gouvernement en toute hâte, pour organiser une colonne prête à faire face aux nouvelles éventualités qui nous menacent. BouMaza, se sauvant du Dahra devant moi, s'est réfugié dans l'Ouarensenis, qu'il va travailler de concert avec Hadji Seghir. Ils agitent les tribus, et leurs menées vont jusqu'à Zatima et dans les montagnes entre Cherchell, Milianah et Ténès. Je dois donc être prêt à me porter, soit de ce côté, soit dans l'Ouarensenis, selon que ma présence sera plus utile d'un côté ou de l'autre.

Le maréchal arrive aujourd'hui sous Milianah, et entre le 10 dans l'Ouarensenis par l'est des Beni Zoug Zoug. Une forte colonne vient de Teniet el Hâad; Picouleau est avec le maréchal.

J'ai laissé Canrobert dans le Dahra, opérant avec sa colonne et celle du général Pélissier.

Abd el Kader est dans le Djebel Amour, avec huit cents chevaux de ,renfort, que l'on dit avoir été amenés de l'ouest par Bou Hamdy. Il menace l'est et le sud. Cette année sera aussi laborieuse que l'autre, et bien plus difficile parce que le ciel nous a trahis. Il n'y aura pas de récolte. Tout est brùlé et perdu, et ce qui reste, sera mangé par les sauterelles. Nos travaux ne marcheront pas, parce que nos bras seront en expédition continuellement. Il faut faire provision de force de toute espèce. Moi, je ne demande que de la santé, j'ai été vigoureusement secoué. Je vais mieux, je rentrerai en campagne le 12 ou le 14.

Orléansville, le 24 mai 1846.


Le maréchal est ici depuis hier, et il m'a fait revenir de mon camp pour me voir et causer. Il me témoigne plus de confiance que jamais. Je t'en donne la preuve, en t'envoyant l'extrait d'une lettre confidentielle écrite par le ministre en réponse à une lettre du maréchal. Tu verras comme j'y suis traité et placé.

" Je me rappellerai, Monsieur le maréchal, ce que vous me dites du colonel Saint Arnaud, et vous pouvez être sûr que, lorsque l'occasion s'en présentera, je serai heureux de faire quelque chose pour celui que vous dites être selon votre esprit et votre cœur. C'est l'éloge le plus complet que vous puissiez faire de sa personne, et c'est certainement ce que vous pouvez dire de plus propre à me faire prendre un vif intérêt à son avancement et à son avenir. "

Le maréchal rentre à Alger, et c'est moi qui d'ici, parce que je suis malade, dirige les opérations de l'Ouarensenis, où il y a trois colonnes. Je retournerai prendre le commandement dans dix jours, lorsque je serai mieux. Le maréchal a demandé positivement à rentrer. Il est dégoûté, et il a raison.

Abd el Kader a fait massacrer nos prisonniers. Les officiers seuls ont été épargnés par les bourreaux, moins cruels que celui qui a donné cet ordre impie. Le maréchal est aussi furieux qu'affligé. Hadji Seghir et Bou Maza se sont sauvés vers le sud ouest. Je n'en ai pas fini avec eux.

Je pars pour Ténès avec le maréchal. Je serai de retour le 27. Cette course va me fatiguer beaucoup dans l'état de santé où je suis, mais le maréchal le désire...


Alger, le 20 juillet 1846.


Avant hier, à six heures du soir, le maréchal et sa famille s'embarquaient sur le Caméléon, pour aller à Cette, pendant que le ministre et la sienne montaient sur le Montézuma, pour aller faire une visite dans l'est. Au tumulte des cours, aux fêtes, aux banquets, succède un calme plat. J'en profite, me repose et me soigne. Ma santé va mieux, mais les forces se font attendre.

J'ai accompagné le ministre jusqu'à bord et j'ai été comblé de politesses par toute cette famille et de bontés touchantes par celle du maréchal.

Abd el Kader n'est pas tranquille, il se remue dans le Maroc, rassemble du monde, frappe des contributions. Je crois que le maréchal sera obligé d'aller de ce côté en octobre. On parle encore de Bou Maza dans le Dahra et de Hadj-Séghir dans I'Ouarensenis. Qu'ils viennent, je les attends, seulement je voudrais qu'il fit moins chaud. Mardi 27, je m'embarque pour Ténès, où j'établirai mon quartier général pour éviter la fournaise d'Orléansville. Si nous sommes obligés de tenir la campagne en automne, comme cela est fort probable, je ne sais en vérité pas où nous bivouaquerons pour trouver de l'eau dans ma subdivision; c'est une calamité

Ténès, le 1er août 1846.


Frère, me voici à Ténès depuis trois jours. Je suis chez moi, dans ma subdivision, dans mon gouvernement; je fais les affaires, et j'en ai déjà réglé quelques unes dont tu entendras parler, mais je ne suis pas content de ma santé. Ici l'air est pur, la température, très tolérable; on peut travailler toute la journée et rester vêtu ; chez moi il fait frais, parce que je suis au premier étage pour aspirer la brise de mer, et avec tout cela je, ne vais pas bien... Il faudra malgré tout retourner à Orléansville vers la fin du mois. Le général Magnan, mon inspecteur général, que j'ai à Alger, s'est annoncé pour cette époque.

On juge mal, à Paris, M. de Salvandy; c'est un homme de beaucoup d'esprit, d'instruction et d'un grand mérite; il a surtout celui de l'à-propos, et a donné ici des preuves de beaucoup de tact. On en est généralement enchanté en Afrique, même Bedeau. Moi, j'avoue qu'il m'a séduit; peut être est ce parce qu'il a été bien pour moi?

Ténès, le 8 août 1846.

Je viens de recevoir ta bonne lettre du 24 juillet. Pauvre frère ! tu as souffert de l'inquiétude d'abord, puis de mes atroces douleurs. Ce n'est plus qu'un mauvais souvenir, ne nous en occupons plus. Je t'assure que je me soigne et que je n'ai nulle envie de mourir. Je sens un peu le prix de la vie, parce que je comprends que j'ai encore quelque chose de bon et d'utile à faire en ce monde.

J'entreprends en ce moment même une importante affaire dont le succès me fera honneur. J'essaye de résoudre cette grande question: vaincre, punir, soumettre les Arabes par les Arabes seuls. Hier, sept cents chevaux et quatre cents fantassins, tous Arabes de diverses tribus, sous les ordres de l'agha des Sbéhas, Bou Meddin, et de plusieurs chefs braves et entreprenants, ont dû attaquer les Ouled Jounès et les Cheurfas, qui promettent toujours de payer l'impôt et ne payent pas, et ne sont soumis qu'à moitié. D'après mes ordres, ils les razzieront et m'amèneront des prisonniers. J'attends de minute en minute des nouvelles de ce coup de main. Je ne pouvais pas faire sortir de colonne par cette chaleur, sans exposer mes troupes à de grandes fatigues et peut-être à une catastrophe; alors j'ai usé de mon influence sur les Arabes soumis pour les jeter sur les insoumis.

9 août.1846


Mon expédition arabe a parfaitement réussi, et j'ai atteint mon but. Mes trois bandes ont bien suivi les instructions que je leur avais données. Les Ouled Jounés et les Cheurfas ont été envahis de trois côtés, culbutés et razziés. On leur a tué vingt huit hommes; ils demandent l'aman. Je n'accorderai rien, si je n'ai des garanties sûres et des otages. Cette affaire sera du meilleur effet moral. A Alger, on critiquait mon projet; on disait que mes Arabes seraient battus, ramenés, et que je serais forcé de sortir pour les venger. L'évènement m'a donné raison, et je suis dispensè de sortir jusqu'au mois d'octobre.

Ténès, le 16 août 1846.


Cher frère, j'ai reçu ta lettre du 25 juillet. Comme nous sommes en retard et que d'événements nous ont dépassés ! Aux distances où nous sommes l'un de l'autre, on vit comme les écrevisses, à reculons. Les élections sont finies; lisez les journaux de l'opposition, la victoire est tout à fait pour ce parti; lisez les autres, il n'y a que des conservateurs de nommés. J'espère, en fait, que ces derniers auront une importante majorité. Comme les héros d'Afrique ont été traités ! Ni Lamoricière, ni Changarnier n'ont trouvé d'électeurs. Bedeau s'est habilement tenu à l'écart, et l'échec des autres fait ressortir son mérite et sa modestie. Il ne fera pas la faute de se mettre en avant; il attendra le jour où il pourra être nommé par acclamation, sans candidature que son nom et sa réputation.

J'aborde le plus triste chapitre du monde, frère, ma santé. Elle s'en va, j'ai beau tout faire pour la retenir et la rappeler. Il y a chez moi une désorganisation incompréhensible que j'ai d'ailleurs déjà éprouvée. Je me trouve mal, le coeur me manque, je suis couvert d'une sueur froide, et cela cinq ou six fois par jour. Je me couche, je mange très peu et digère mal. Je suis au vin de quinquina et aux bains. Cela ne va pas, c'est ce qui me fait désirer ardemment de passer général cette année, pour aller en France en janvier. J'ai vraiment besoin de l'air natal.

Dans quelques jours, je retourne à Orléansville. Croirais tu que pendant mon séjour à Ténès, je n'ai pas été une seule fois me baigner à la mer ? Les médecins me le défendent, moi je n'ose pas, je souffre tant que je redoute tout. C'est une précieuse chose que la santé 1

Orléansville, le 29 août 1846.

Cher frère, le courrier ne m'a pas apporté de lettre de toi. Tu étais probablement en route, roulant vers Royan ou Bordeaux. Voyage, c'est très bien, mais j'espère que, dans tes loisirs campagnards, tu m'écriras des volumes.

J'ai reçu une lettre du maréchal qui est fort satisfait de mon expédition arabe. Je crois effectivement que ce coup de main fera bon effet. C'est une heureuse idée que j'ai depuis bien longtemps, et dont je propose d'user encore quand je pourrai le faire avec succès. Je viens de répondre une longue lettre au maréchal sur la situation du pays qui n'est pas très rassurante. Le calme où nous vivons cache encore un orage. Après le Ramadan, qui finit le 22 septembre, nous aurons quelques mouvements et moi je serai, Dieu merci, aux avant postes. Mon Bou Maza rentrera probablement par les Flittas, et viendra se jeter dans le Dahra. Abd el Kader inonde les tribus de ses lettres; de nombreux agents circulent et annoncent sa prochaine arrivée et celle de ses lieutenants. Tu penses quel malaise, quelles inquiétudes cela jette parmi les Arabes qui, tout fatigués qu'ils sont de la guerre, s'y préparent encore machinalement, parce qu'ils l'aiment et ne nous aiment pas. Nous aurons donc probablement quelque chose, mais ce ne sera ni long ni précieux. Au surplus, je suis tout prêt. Le 15 septembre, je recevrai d'Alger trois bataillons de renfort, ce qui me fera dans ma subdivision huit bataillons et deux escadrons. Avec cela je brave Abd el-Kader et ses lieutenants, et l'empereur du Maroc par dessus le marché. A la fin de septembre, j'irai établir à Aïn Méran, dix lieues d'Orléansville, un joli camp d'observation de quatre bataillons et deux escadrons, et nous attendrons les événements.


Orléansville, le 11 septembre 1846.

Je suis dans un coup de feu: inspection générale et préparatifs d'expédition. Le général Magnan, mon inspecteur général, arrive demain. Les nouvelles sont toujours graves. Abd el Kader et Bou Maza s'agitent et agitent toutes les tribus. L'influence d'Abd el Kader grandit tous les jours dans le Maroc, et mine le pouvoir ébranlé de l'empereur. Nous aurons peut-être un second Isly. Le Dahra n'attend que Bou Maza. Je voudrais bien pouvoir jeter le Dahra dans la mer. Ce ne serait pas une grande perte pour l'Afrique, et ce serait un grand débarras pour nous. Voilà des montagnes qui m'auront bien fait courir, j'aime mieux la pelouse de Taste, et je voudrais pouvoir me mêler à vos parties de cheval. J'envie ton sort, ici nous avons eu trois ou quatre orages terribles, des ouragans, des inondations. Le Teghaout (Tsiraoute), ruisseau à sec pendant neuf mois de l'année, a emporté son pont, et a failli m'enlever avec cinq ou six hommes que j'ai eu bien de la peine à rattraper. Je n'ai jamais été aussi mouillé de ma vie, et à onze heures du soir par une nuit noire comme le diable, quand il est noir, car il y en a de roses...

Orléansville, le 19 septembre 1846.


Canrobert, qui est venu ici prendre mes ordres pour les opérations que je vais entreprendre, m'a apporté des lettres de ma mère, de ma fille et de mon fils. Il a vu à Paris le duc d'Aumale qui lui a parlé de moi dans les termes les plus flatteurs. Il lui a dit qu'il me regardait comme l'un des meilleurs officiers de l'armée d'Afrique, que j'avais beaucoup grandi dans mon commandement d'Orléansville, et que dans une grande guerre il aurait confiance en moi. Enfin, il a ajouté: " C'est un homme qui ira loin et qui sera toujours à la hauteur des positions qu'on lui donnera. " Voilà, frère, de bonnes graines pour l'avenir. Je vais m'efforcer de les faire pousser vite en m'occupant des affaires du pays. Je mets mes colonnes en mouvement les 23 et 25, et le 27 je serai établi à Aïn Méran avec tout mon monde.
Le général Magnan (1) est parti hier pour Milianah, après avoir achevé son inspection. Je l'ai eu chez moi huit jours avec sa suite. Il y a eu soirée et spectacle. Orléansville a laissé en partant un ordre du jour comme je n'en avais pas encore vu. Les instructions données aux lieutenants généraux inspecteurs leur interdisent presque les éloges. Le mal doit être signalé, mais ordinairement on se tait sur ce qui est bien, parce que tout est censé devoir être bien. Et cependant le général Magnan a cru devoir témoigner hautement sa satisfaction dans son ordre du jour, qui ne peut manquer de faire quelque bruit au ministère. Cette inspection me fera plus de bien qu'une victoire. On aime peu les victoires dans les bureaux de la rue Saint Dominique. Le général Magnan est un homme de mérite, très militaire, connaissant parfaitement son métier, et passant admirablement une inspection générale. Il voit tout, voit bien et ne tourmente personne. C'est de plus un homme superbe, portant ses cinquante six ans comme quarante.
Les nouvelles sont toujours les mêmes. Les Arabes croyaient voir arriver de suite l'émir et Bou Maza. Comme ils ne sont pas venus, il y a eu une petite réaction pacifique dont je ne suis pas dupe. Ils ont peur, et en attendant leurs chefs, ils cherchent à nous abuser par une fausse tranquillité. Je suis sur mes gardes et vais prendre position au milieu de leur pays. Deux bataillons du 38e arrivent demain à Orléansville, avec deux cent cinquante hommes du 22e qui passent au 53e avant de rentrer en France avec leur drapeau. C'est une mesure qui a des inconvénients sérieux. Les soldats que l'on condamne à un séjour si prolongé en Afrique, ne sont pas tous disposés à prendre la chose philosophiquement. Beaucoup sont morts nostalgiques, d'autres sont malades, et tous mécontents. Je tâcherai de relever un peu le moral de ceux qui sont échus en partage au 53e. Je leur ferai demain un petit speech pour leur donner du courage. Pauvres gens, qui croyaient revoir leur mère, leur frère et la France! Je les plains! Pour moi, rien ne m'arrêtera en 1847, à moins qu'on ne se batte sérieusement.
(1) Aujourd'hui maréchal de France.



Transcription fidèle d'une lettre manuscrite de six pages en date du 22 septembre 1844 du Colonel de SAINT ARNAUD au Maréchal BUGEAUD.

Orléansville, le 22 Septembre 1844.

Subdivision d'Orléansville
Cabinet

Monsieur le Maréchal.

J'ai reçu la croix d'officier et les quatre croix de chevalier que je vous avais demandées pour mon régiment et j'éprouve le besoin de vous témoigner toute ma reconnaissance. Vous m'avez rendu bien heureux, Monsieur le Maréchal, et le 53e tout entier brûle du désir de mériter encore des récompenses pour vous prouver qu'il est digne de celles que vous lui avez accordées. La France s'est chargée de payer la dette de l'Afrique. Tout le monde comprend tout ce que vous avez fait de beau et de bien et l'on vous sature de cette popularité que vous avez longtemps si dignement dédaignée et qui vous déborde aujourd'huy. Juste récompense, hommage mérité et dont nous jouissons tous avec vous.
Depuis bientôt un mois que je suis à Orléansville, Monsieur le Maréchal, j'étudie avec soin la subdivision dont vous m'avez confié le commandement et dans cette création si belle qui vous est due toute entière, je découvre à chaque pas un avenir et une prospérité sans bornes. La position d'Orléansville, point intermédiaire entre Mostaganem et Milianah, le Sersou et la mer, surveillant à la fois l'Ouarensenis et une plaine immense, est d'une importance capitale.

Mais la question vitale d'Orléansville est toute dans l'établissement d'un port à Tenez. Ce port, la nature a pris soin d'en indiquer et d'en poser les jalons. Quatre millions en feraient l'abri le plus sûr et le meilleur de toute la côte septentrionale d'Afrique. Les plus grands vaisseaux pourraient y mouiller et, avantage immense et bien rare, la rivière Allalah lui apporte le secours de ses eaux pour le nettoyer. De Tenez à Orléansville, les communications sont aujourd'huy difficiles, mais dans quelques mois, l'on voyagera sur la route si belle et si hardie dessinée par le Commandant Tripier aussi habile ingénieur qu'homme actif et plein de zèle.
Cette route dont je sens toute l'importance, je la pousse autant que possible. Deux Bataillons y seront toujours employés en temps ordinaire.
J'ai réglé les mouvements de troupe de la subdivision de manière à ce que chaque Bataillon ait une part égale au travail comme au repos, aux bons comme aux mauvais cantonnements. M. M. les Hauts généraux Lamoricière et de Bar ont bien voulu approuver les mesures que j'ai prises.
A Orléansville, les travaux du casernement se continuent sans interruption. L'approche du mauvais temps me fait une loi de les presser vigoureusement.
L'hôpital s'élève et grandit. Au mois de Juin, nous pourrons le livrer aux malades.
Dans ma visite à Tenez, j'ai reconnu et ordonné plusieurs travaux nécessaires et le Lt Colonel Claparède me seconde parfaitement bien.
Pour les deux places, j'ai prescrit que l'on s'occupat d'horticulture pour la Troupe.
Chaque corps d'officiers, chaque compagnie, chaque corps isolé a son jardin cultivé et en rapport et vous seriez étonné des résultats déjà obtenus.
J'ai organisé mon casernement de manière à ce que chaque officier en partant pour une expédition, un travail ou une course, emporte la clef de sa chambre dans sa poche. Ainsi, personne ne craint d'embellir sa demeure et on s'attache à un chez soi que l'on est sûr de retrouver toujours.
Il en est de même des jardins toujours cultivés et rendant leurs produits aux mêmes propriétaires.
Selon vos instructions, j'ai fait creuser beaucoup de trous pour remplacer les arbres morts et en planter de nouveaux. L'expérience du passé ne sera pas perdue et je crois que nos plantations réussiront. J'ai attaché à cette culture des hommes capables et un peu pépiniéristes, je les ai embrigadés comme gardes champêtres et ils surveillent les arbres en même temps qu'ils les soignent.
C'est M Le Commandant de Marguenat qui a succédé au Commandant Feraguey. Il dirige nos cultures avec une active persévérance.
Vous parlerai-je de nos cultures ? Je voudrais que vous les vissiez. Il y a vingt cinq jours que nous travaillons et le 53e a près de cinquante hectares de bonne terre labourable et ensemencée en orge. De l'avis de Mr Redon lui même, nos cultures sont superbes.
La ferme de Mr Redon, que j'aide de tout mon pouvoir, promet un excellent résultat. Les cultures sur une plus grande échelle que les nôtres sont remarquables.
Il attend comme moi avec impatience les arbres que je demande à Alger par tous les courriers.
Je prépare d'avance avec Mr Redon notre récolte de foin 1845. Je lui ai signifié que je voulais avoir au moins 12000 qx métriques de foins. Je ferai aussi avec l'aide des arabes environ 8 à 9000 qx de paille. De cette manière, je n'aurai pas besoin d'avoir recours à Tenez ni pour les fourrages, ni pour le blé, ni pour l'orge. Ce résultat, je veux l'atteindre et je l'atteindrai.
Aussitôt que les travaux indispensables du casernement seront terminés, je ferai mettre les ouvriers à la conduite d'eau qui peut être finie avec un mois de travail.
J'ai bien d'autres projets d'embellissement et d'utilité publique.
J'aurai l'honneur de vous les soumettre quand votre bonne étoile vous amènera à Orléansville.
Un colon a construit un bateau à roues qui peut naviguer sur le Chélif, lorsque la hauteur des eaux le permet. Le but de cet industriel est d'amener à Orléansville du gros bois dont nous n'avons pas en grande quantité, quoique les forêts de racines nous suffisent.
J'ai approuvé ses idées et je l'aide dans leur exécution. Un détachement de 25 tirailleurs et un sergent, payés 1 + 50 et 2 + par jour est établi chez les Béni Rached sur les bords du Chélif à trois lieues de nous. Ces hommes sont sous la tente double et confiés au Caïd de la tribu qui a mis un poste arabe auprès d'eux. Tous bûcherons, ils ont coupé avec discernement une grande quantité de bois et le colon n'attend que la crue des eaux pour faire descendre à Orléansville, à l'aide de son bateau, les trains de bois qu'il a construits.
J'espère que son entreprise réussira et elle profitera à tout le monde.
La situation politique de la subdivision est aussi satisfaisante que possible. L'impôt arabe exigible en 1844 est entièrement payé et rentre dans nos caisses depuis le 28 9bre. Toutes les affaires des arabes se traitent avec autant de régularité de notre part que de soumission et de bonne volonté de la leur. La sécurité du pays est grande, un fait seul vous le prouvera.
M Lair, Inspecteur des Télégraphes, est arrivé à Orléansville dans l'intention d'aller à Mascara en ligne directe à travers le pays. Je lui ai fait, dans l'intérêt de sa propre sécurité, toutes les observations qu'il était de mon devoir de lui faire, ne pouvant répondre de lui dans un pays étranger à mon commandement et en dehors de toute voie de communication directe et fréquentée.
Il a persisté, s'appuyant de vos ordres et des circulaires adressées aux chefs arabes dont il était porteur.
Je n'ai pas cru devoir insister et j'ai donné une escorte de 25 spahis commandée par un officier indigène fort brave et fort intelligent.
M Lair voyageait avec sa femme. Il est arrivé à Mascara en sept jours. Partout dans les tribus, il a reçu le meilleur accueil et la Diffa a été apportée pour lui et son escorte. Un poste arabe était toujours établi auprès d'eux par les soins des Caïds.
Les spahis sont revenus à Orléansville par une autre route, en cinq jours, en faisant une moyenne de six lieues par étape, et ils ont reçu au retour une aussi bonne réception qu'en allant.
Ce fait est caractéristique.
Telle est en peu de mots, Monsieur le Maréchal, la situation de la subdivision, tels sont nos travaux, nos projets, nos

espérances. Nous savons tous quel intérêt vous attachez à la prospérité de notre belle création et, poussé par le cœur autant que par son devoir, tout le monde travaillera à vous satisfaire.
J'ai reçu une lettre de mon frère qui me marque qu'il a eu l'honneur de vous voir un instant.
St Hilaire est à Paris. Il est parti d'Alger sans que j'aye pu le voir puisque j'étais en route pour Orléansville. Il aura sans doute eu l'honneur de vous présenter son respect.
Je vous prie de ne pas oublier que je tiens beaucoup à l'avoir dans mon Régiment comme chef de Bataillon en remplacement du Commandant Lusignan qui est en instance pour sa retraite.
Nous attendons avec anxiété l'ouverture des chambres. C'est vous qui éclairerez la France sur les véritables intérêts de l'Afrique, sur sa véritable position, sur son avenir immense. Votre voix sera entendue et le Pays saura tout ce que vous avez fait pour lui, et tout ce qu'il vous doit de reconnaissance.
Si Madame la Maréchale est à Paris veuillez lui faire agréer mes hommages respectueux ainsi qu'à Madame Léonie.
J'embrasse bien Charles.
Veuillez aussi, Monsieur le Maréchal, agréer l'assurance de mes sentiments les plus respectueux.

Votre dévoué de cœur.
A de St Arnaud.


A M LEROY DE SAINT ARNAUD

Orléansville, le 26 septembre 1846


Taste me fait du tort, cher frère, tes lettres sont plus courtes qu'à l'ordinaire. Moi, je suis dans les combinaisons et dans les préparatifs. Je quitte demain Orléansville avec ma cavalerie, pour aller m'établir à Aïn Méran. Mon infanterie et mon artillerie sont déjà parties hier avec les impedimenta de la colonne. Tout le monde sera installé demain soir, la colonne de Ténès m'aura rejoint. On parle d'assassinats sur la route de Tlemcen à Oran, de communications interceptées, de convois attaqués. Je crois qu'il y. a beaucoup d'exagération dans tout cela, mais il peut y avoir un peu de vrai, et un peu c'est trop.

Le maréchal ne reviendra donc en Afrique que dans les premiers jours de novembre, si les événements lui permettent d'attendre jusque là. Nous ne sommes pas nos maîtres dans ce pays. Il y a quelque chose, ici, de plus fort que la volonté des hommes raisonnables, c'est le caprice et la folie des Arabes. Ils payent cher cette folie, sans doute, mais ils ne nous font pas moins courir quand ils veulent. Aussi je vais me promener au nord et au nord ouest pendant un ou deux mois, et ensuite il me faudra revenir au sud châtier une fraction des Beni-Ourraghs, qui a razzié une tribu de ma subdivision. Ces Beni Ourraghs sont de la subdivision de Mostaganem, mais si loin, qu'ils sont en dehors de toute action de la part de nos troupes. Par exemple ils sont à dix lieues de moi, et ils s'en apercevront un de ces matins.

Je t'ai parlé de mes hyènes, Marie et Fanny. Elles sont superbes et bien apprivoisées. J'attends deux lions. Ajoute pour compléter ma ménagerie trois gazelles, quarante canards, vingt neuf oies, douze dindons, des gangas et une foule de poules et de pigeons... Adieu, je vais présider la commission consultative, concéder des terrains, délibérer et voter.

Aïn Méran, le 10 octobre 1846.


Mardi 13, je compte partir d'Aïn Méran pour aller me montrer chez les Cheurfas, qui ne se décident pas à payer leurs impôts. Au moment où je t'écris, j'ai une expédition arabe occupée à razzier les Ouled-Abdallah. Ils étaient trop loin et dans un trop mauvais pays; je les fais attaquer par mes alliés. Je pousse activement mes travaux d'Aïn Méran; c'est ma création, mon idée. Position militaire magnifique, qui me servira de magasin et de point de ravitaillement en cas de guerre. Je mettrai là dedans quelques Arabes bien dévoués, qui, avec l'agha et de bons chefs, me mâteront les Sbéhas et auront toujours l'oeil ouvert sur le Dahra. Mon cercle de Ténès sera hors d'état de remuer, se trouvant pris à l'ouest entre Aïn Méran, sa limite, et Ténès. Je veux d'ailleurs que tous les aghas et tous les caïds aient ainsi de petits forts construits par nous, pour se créer un refuge en cas de besoin, où les fidèles viendront se grouper autour du chef. Je donne l'idée et l'exemple. Ces forts ne peuvent rien contre notre canon, et ils peuvent tout contre les Arabes, qui y passeraient plus de temps que les Grecs au siège de Troie.

Aïn Méran, le 21 octobre 1846.

Je suis revenu hier de mon expédition chez les Cheurfas. En trois jours je leur ai fait trois razzias, tué trente six hommes, pris une quarantaine, brûlé les gourbis, vidé les silos. Ils n'avaient jamais voulu paraître devant des Roumis, et sont venus à mon camp en suppliant. Ils n'avaient jamais payé d'impôt à personne, ils ont tout acquitté, et je crois qu'ils ne songeront plus à la révolte. Je n'ai eu besoin que de passer huit jours chez eux, mais avec la colonne infernale. C'est le nom que donnent les Arabes à la colonne d'Orléansville ou d'El Esnam, comme ils l'appellent.

Dans quelques jours, je rentrerai à Orléansville. Mes travaux d'Aïn-Méran seront terminés dans les premiers jours de novembre, et j'aurai fait là quelque chose de bien et d'utile. Avant trois ans, tous mes aghas seront logès ainsi dans de bons petits forts d'où ils domineront le pays. Il faudra que mes caïds aient aussi leur maison fortifiée...

On dit que le Maroc arme sérieusement contre l'émir; c'est bien, s'il est le plus fort. Si Abd el Kader triomphait, nous aurions une belle guerre; le fils de Mahi ed Din détrônerait Muley Abderrhaman il y a longtemps que c'est son rêve et son but.

Orléansville, le 30 octobre 1846.

Nous avons failli être brûlés à Orléansville. J'y étais revenu heureusement pour le courrier samedi dernier, lorsque le feu a pris à mon magasin à orge, à quelques mètres de mes magasins de foin et de paille. Si le vent, qui, dans l'année, souffle trois cents jours sur trois cent soixante cinq de l'ouest, avait eu sa direction habituelle, nous perdions tous nos approvisionnements et peut-être nos maisons. Mais Dieu soufflait nord, et, dans la crainte d'un changement subit, nous avons fait des efforts surhumains, et nous avons réussi à ne perdre que quelques centaines de quintaux d'orge et un toit de magasin à refaire. Je suis au lit; j'ai eu chaud, j'ai eu froid; j'ai été mouillé par les pompes, brûlé par le feu, et mes affreuses douleurs d'entrailles m'ont repris avec la même violence qu'à Alger. Aujourd'hui je vais mieux, je suis en convalescence, et il faut que je me dépêche de reprendre des forces, car je dois installer l'agha dans son bordj, à Aïn Méran. Il sera terminé le 10 ou le 12. De là, j'irai à Ténès inspecter l'atelier du boulet, pour lequel le ministre me presse, puis je recevrai le général Vaillant, inspecteur général du génie, qui m'est annoncé, et que je suis bien aise de voir. Il faut que j'obtienne de lui de l'argent pour mes travaux. Je le connais un peu de Paris.

Pendant que le feu brûlait et menaçait ma ville de bois, l'eau envahissait mes travaux de la prise d'eau de Tighaout et me retardait encore de quinze jours. A chaque orage, je suis dans les transes, et cependant j'ai besoin d'eau pour ma prairie; chaque cri, chaque rumeur de soldat me donne des inquiétudes: je crains quelque accident. Je veux faire trop bien et trop de choses, et je prends tout trop à coeur ; c'est le propre des âmes généreuses, mais ces âmes là ne vivent pas longtemps; elles s'usent trop vite et je le sens, mais il n'est plus temps de se changer...

Orléansville, le 7 novembre 1846

Il est écrit que ma subdivision doit toujours lutter contre quelque chose. Les Arabes sont vaincus, la situation politique est excellente, voilà que les éléments me déclarent la guerre, une guerre acharnée. Il y a quelques jours, c'était le feu ; je combats et je reste maître du champ de bataille, mais je vais me coucher avec la fièvre; aujourd'hui c'est l'eau, mais quelle eau! des cataractes, un déluge ! Le Chélif, où il n'y a presque pas d'eau pendant six mois de l'année, est un maître fleuve quand il s'en mêle, et roule comme le Rhin, le Rhône ou la Loire. Enfin, pendant trente heures d'angoisse, nous avons lutté contre la fureur des eaux, qui ont enlevé une maison et trois baraques, et détruit nos jardins. Mais la proie que voulait le Chélif, montant de quatre mètres en quelques heures, c'était notre pont que les eaux auraient entrainé jusqu'à Mostaganem. Déjà la pile du milieu avait marché vers l'ouest; le pont cintrait, tremblait et craquait sous mes pieds, car je ne l'ai pas quitté une seconde. Enfin la pluie, qui durait depuis soixante heures, a cessé; le Chélif est rentré dans son lit aussi vite qu'il en était sorti, et notre pont nous est resté.... mais bien avarié. La circulation des voitures est interrompue, et maintenant il faut s'ingénier pour réparer et résister aux premières crues. Je fais mettre des brise lames en avant des piles, et je m'appuie sur ce désastre pour demander qu'on nous construise un pont en pierre. Je n'ai pas fini: pendant que nous luttions contre le Chélif, l'ouragan s'abattait aussi terrible sur Aïn Méran, et un vent furieux du nord ouest, accompagné d'une pluie torrentielle, me causait de graves avaries à mon bordj, à la veille d'être terminé. Les travaux sont retardés d'au moins trois semaines; j'ai envoyé un bataillon de renfort. Ma prise d'eau a été aussi détérioriée par les eaux du Tighaout, qui ont suivi la progression de celles du Chélif. Voilà quatre fois en deux mois qu'il faut recommencer des travaux qui, avec deux jours de plus, sans pluie, étaient terminés. Tous ces assauts m'ont trouvé ferme de corps et d'esprit pendant la lutte; mais quand tout a été fini, les mesures réparatrices prises, les ordres donnés, la nature a repris ses droits, l'arc s'est détendu et j'ai encore été retrouver mon lit de douleurs, d'où je suis sorti hier pour faire six lieues à cheval.

Orléansville, le 29 décembre 1846

Il faut que je sorte d'ici à quelques jours pour aller corriger les Ouled-Abdallah, qui viennent d'assassiner leur caïd, nommé et installé par moi. Ce pauvre Ben Mjéad était bien le plus intrépide brigand de ma subdivision; je l'avais lâché sur d'autres qui valaient encore moins que lui, et voilà qu'ils l'ont embrassé d'un côté et tué de l'autre. C'est historique; le tigre Ben Mjéad a bondi; puis, frappé de nouveau, il s'est abattu, puis il a été littéralement déchiré, déchiqueté, et ses lambeaux jetés sur un fumier; son douair, sa smalah pillés et ses femmes mises nues voilà les gentillesses arabes. Compte les assassinats de chefs nommés par nous qui ont eu lieu et que j'ai punis dans ma douce subdivision depuis deux ans! Deux aghas.... je ne saurais compter les caïds et les cheicks. Les deux fractions coupables des Ouled Abdallah se sont réfugiées dans des ravins inextricables, près de la mer; j'irai les y chercher, et ils ne m'échapperont pas. Je ne puis y aller maintenant; les chemins sont impraticables; il me faut au moins huit jours sans pluie. Ce répit forcé leur donnera de la confiance, et j'en aurai meilleur marché. Tu vois, frère, que je vais commencer l'année 1847 en guerroyant comme à l'ordinaire. Il est écrit que nous ne pourrons pas rester tranquilles. Malgré cela et le mauvais temps, mes travaux marchent... Mes boulangers me donnent de l'ennui; ils n'avaient pas fait d'approvisionnements, parce que les farines étaient chères, et aujourd'hui ils me laissent presque sans pain. Les honnêtes gens sont venus par terre à Alger, disait Rovigo en parlant des civils: il avait certes raison.

Voilà encore une année finie, frère, et l'autre finira de même et nous serons toujours séparés, ballottés chacun de notre côté, sans bonheur, sans existence véritable. Ce n'est pas vivre que de marcher toujours vers un but, qui s'éloigne à mesure que l'on, monte. Je vois bien que je suis africain à perpétuité. Mon Dieu, ce n'est peut être pas un mal, mais je voudrais vous voir tous les ans un peu; nous verrons ce que nous destine 1847... Envoie partout, en mon nom, de bons souvenirs aux amis et embrasse cordialement tous les nôtres. Je suppose que vous vous réunirez tous vendredi à la Madeleine. Je saurai que vous y pensez à moi et que vous y buvez à ma santé, je serai de coeur avec vous et je ferai de même à Orléansville.

Orléansville, le 8 janvier 1847.

Je reçois à la fois tes deux lettres, frère, c'est un affreux malheur que la mort de notre pauvre beau-père. Je n'y étais pas préparé. (1) J'en suis encore comme étourdi, je pense à ma mère, à son désespoir, son courage et sa résignation m'effrayent...
Voilà toute notre vie changée peut-être, nouveaux projets, nouveaux arrangements qui ne tarderont peut être pas à nous rapprocher et à nous réunir, et c'est ce que je désirerais le plus au monde... Nous avons un ami de moins à vénérer et à aimer. Resserrons nous et aimons nous mieux, s'il est possible.

(1). M. de Forcade venait de succomber à une attaque d'apoplexie foudroyante.

A MADAME DE FORCADE

. Orléansville, le 8 janvier 1847.

Je ne viens pas chercher à te consoler, mon excellente mère, mais je viens m'affliger et pleurer avec toi. Tu as perdu un bon et loyal mari, et nous un ami vénéré et chéri. Plus près que moi des événements, le coup vous a frappés plus fort, mais mon coeur l'a ressenti vivement. Je n'étais pas plus que vous préparé au malheur qui nous atteint. Je croyais mon pauvre beau père content et bien portant, et il n'était déjà plus... Je me débats ici dans une cage et tout mon être est à Paris... Dans quelques jours écris moi quelques lignes, pour me dire que le malheur t'a trouvée calme et forte, et que tu t'appuies sur tes enfants qui se sont si longtemps appuyés sur toi...

A M. LEROY DE SAINT ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Orléansville, le 15 janvier 1847.

Le courrier ne m'a rien apporté de toi, frère, j'ai reçu de mon pauvre frère Adolphe quelques lignes pleines de douleurs et de larmes, ma mère aussi avait ajouté quelques tristes paroles. Le temps seul portera remède à ces maux là. J'ai écrit le dernier courrier à ma mère et à mon frère; nos lettres se croisaient...

Je fais continuer mes plantations autour d'Orléansville, je planterai cette année plus de quarante mille pieds d'arbres de toutes espèces et beaucoup de vignes. Je fais faire aussi une promenade en hippodrome qui sera remarquable. Si je restais encore deux ans ici, nous aurions vraiment quelque chose de bien. Mais ces occupations ne sont pas la guerre et je n'y suis pas de coeur et d'âme. J'ai des moments de nostalgie qui me prennent à la gorge et m'étouffent. Je crie après la France, après vous...

Bou Maza cherche à soulever des tribus dans l'est. Nous l'avons usé par ici, et je ne crois pas qu'il ose revenir. Mes Ouled Abdallah sont fort effrayés, ils se cachent et font demander l'aman. Ils n'échapperont pas au châtiment.

Orléansville, le 26 février 1847.

Le mauvais temps qui s'acharne après nous, avec la disette, la misère, et les fléaux de tous genres, a retenu sans doute ma correspondance à Ténès, à Alger et en mer. Je t'ai écrit plusieurs fois et bien tristement, tu recevras mes lettres par paquets et après un long jeûne. Ne vous plaignez pas de l'hiver et de votre climat de France. Il est impossible d'avoir un hiver plus capricieux, plus humide, plus déréglé que celui qui pèse sur nos épaules. Nos routes sont impraticables, la mer est toujours furieuse et les ouragans nous suivent sur terre. Mon vieux Milianah vient de voir s'écrouler dix sept ou dix huit maisons. Malheureusement, il y a eu des victimes à regretter. Quant aux maisons, elles sont mieux par terre que debout. Mais toutes ces catastrophes ajoutent encore à la somme déjà si forte des misères que nous avons à supporter. L'Afrique française est dans un mauvais moment de crise que ne calment pas vos phrases de tribune et vos débats sans dignité, sans patriotisme et où le bout de l'oreille de l'orateur se montre toujours. Tu crains la guerre,... moi je l'appelle de tous mes voeux C'est peut-être le seul moyen de nous tirer d'affaire, c'est une grande et noble crise qui fera taire tous les autres. Que le canon gronde et l'on ne se révoltera plus. Tu ne sais pas quel élan sublime s'emparerait de la France et de l'armée, si nous avions une guerre sérieuse et digne. Les battements de l'aile du coq rappelleraient l'aigle qui dort... Tout le bonheur et la réussite des guerres est dans le moral des armées. Allez vous en et ne vous battez pas, si vous n'êtes pas sûrs de vous mêmes. Le secret de la gloire de Napoléon est dans le moral dont il avait su cuirasser ses soldats, moral né en Italie et en Egypte, malade à Leipsig et mort de consomption à Waterloo. L'Afrique l'a retrempé, un bon chef le relèverait plus fort que jamais. Le maréchal Bugeaud est l'homme qui opérerait le plus vite cette grande cure.

Je viens de faire en une nuit deux razzias. J'ai fait tuer quatre des cinq assassins de l'agha Si Mohammed. Ils m'avaient échappé jusqu'ici, il n'en reste plus qu'un seul et je l'aurai. Tu vois que si notre justice est lente, elle est inévitable, et il importe que les Arabes le sachent bien. Dans ce pays, on se tue, on se pille, on se vole, sans que cela tire à conséquence pour les Arabes. On tue un homme, prix du sang: cela se compte, se calcule, se débat selon l'importance du mort et ce qu'il rapportait aux vivants. Mais les Arabes ne comprennent pas encore une loi qui fait mourir celui qui tue. L'autre razzia a frappé sur quelques Ouled Abdallah, qui avaient quitté leur repaire de Guelta et s'étaient rapprochés de leur pays. Je les ai fait attaquer par les Arabes eux-mêmes seuls. On en a tué une demi douzaine.

Orléansville, le 16 mars 1847.

Malborough s'en va t en guerre et moi aussi, mais j'espère bien ne pas en revenir comme lui, et. porter tout seul mon grand sabre. Les cartes se sont brouillées par ici, et les Arabes veulent encore des coups de fusil, que je vais leur prodiguer à profusion.

Les chérifs continuent à sortir de terre dans tous les coins. Celui des Hallouïa est, dit on, pris et livré à Mohamed bel Hadji. Bien, si c'est vrai, Yahia Ben Yahia, ancien chérif de l'année dernière, qui avait fait le mort est ressuscité. Il est près de la mer, entre les Cheurfas et les Achachas. Il a son petit camp, cinquante askers réguliers et vingt cinq chevaux réguliers. A ce noyau viennent se joindre, à jour dit, tous les scélérats, les mécontents et les turbulents, race innombrable dans ce pays. Si Bou Maza se joint à lui, nous aurons de la besogne.

T'ai je parlé, dans mes lettres, d'un certain Aïssa Ben Djinn, qui d'abord s'était mis avec nous, puis nous avait trahis pour Bou Maza, dont il était devenu le premier lieutenant: homme intrépide, rusé, intelligent, capable de tout, qui, un jour, avait abandonné Bou Maza et était revenu à nous. Au lieu de le faire fusiller, je m'en étais servi et je l'avais fait caïd des Cheurfas, comme on lâche un tigre sur une bande de chacals ou de loups. Aïssa nous trahissait de nouveau, et pour porter un gage à l'ennemi, il voulait couper la tête à notre agha Bou Meddin. Mais les allures d'Aïssa m'étaient devenues suspectes, je le faisais surveiller; il était clair pour moi qu'il préparait une nouvelle trahison, et déjà il avait envoyé ses bagages en avant. J'ai envoyé l'ordre à Bou Meddin de le tuer comme un chien, et mes ordres ont été exécutés avec une rare vigueur et beaucoup d'à propos. La tâche était rude et difficile pour l'agha. Aïssa était un autre Maurevel, mais il fallait tuer ou être tué. C'est ce que j'ai fait comprendre à Bou Meddin, que cette exécution sanglante a beaucoup grandi aux yeux des Arabes qui tremblaient tous devant Aïssa. Vois, frère, quelles moeurs, quels pays, quels hommes et quelle force il faut avoir, quel empire sur soi même pour ordonner froidement des exécutions nécessaires, et ne pas se gàter à cette tyrannie facile, à cette omnipotence dangereuse. J'ai compris toutes les horreurs de l'histoire, souvent si triste, des proconsuls romains en Afrique. Quand le bien et le mal sont également à la portée des hommes, il est rare de leur voir faire un choix convenable. Pour nous, l'histoire des chefs français en Afrique sera pure, belle, instructive et bien intéressante à connaître. Il est à regretter que personne n'y pense, ni ne s'en occupe. Nous sommes plus romains que les Romains, car nous faisons notre devoir par amour pour le devoir, consciencieusement, sans ostentation ni gloriole. Il est vrai qu'on nous marchande souvent nos grades et que nous restons pauvres.

Le maréchal a dû partir hier d'Alger. Il m'a écrit que le gouvernement l'appelait pour soutenir à la tribune son projet de colonisation militaire. Il n'a pas l'intention de rester longtemps en France.

Au bivouac des Tléta des Cheurfas, le 31 mars 1847.

Je viens aujourd'hui de terminer à ma satisfaction, et je suis difficile, ma petite expédition. J'ai rudement châtié les bandes révoltées des Cheurfas, Ouled Jounès et Ouled Abdallah. J'en ai tué une quarantaine, pris leurs troupeaux, coupé et fait manger leurs orges à mes chevaux. Ils sont.venus ce matin en grande djemmaâh, me demander l'aman. Je leur ai imposé une forte amende. Tu les crois punis, corrigés; non, ils recommenceront peut être dans un mois. Je rentre à Orléansville dans quelques jours pour y recevoir le directeur des affaires civiles, M. Victor Foucher, deuxième personnage de l'Algérie, et qui comprend très bien l'Afrique. Je laisse à Aïn Méran un camp d'observation, jusqu'à ce que je sache positivement ce qu'est devenu Bou Maza, qu'on poursuit toujours et qui se cache on ne sait jamais où. Il est bien fin, et je crois qu'il a le don de l'ubiquité.

Mon expédition a été marquée par un événement fâcheux qui nous a tous attristés. L'aîné des fils du lieutenant général Dampierre, qui est avec son frère dans mes spahis, a reçu une balle dans la main droite. Il a subi avec un grand courage l'amputation de deux doigts. J'ai écrit de suite au pauvre père. Toutes ces tristes nécessités là semblent s'acharner après moi. J'ai aussi écrit à mon pauvre Dufaÿ, autre père plus malheureux puisqu'il ne lui reste plus rien. Il me demande les restes de son fils. C'est bien difficile, sinon impossible. Je crains que ce projet qu'il caressait dans sa douleur ne vienne l'augmenter encore...

Orléansville, le 10 avril 1847.

Le maréchal a renoncé à son voyage à Paris, il est sur le point de faire une excursion à Sétif par Bougie, pour profiter des bonnes dispositions qui se sont manifestées de ce côté depuis la soumission de Ben Salem. On annonce la rentrée d'Abd el Kader en. campagne avec cinq cents chevaux: il aurait commencé ses opérations par une razzia du côté de Stitten. Sortirons-nous ? Resterons nous ? Aurons nous la paix ? Aurons nous la guerre ? Ferons nous nos foins et nos orges ? Je m'ingénie si bien que j'arriverai, Dieu aidant, à faire vingt cinq à trente mille quintaux métriques de foin, c'est àdire, deux années de ma consommation. Ce serait un résultat superbe, si Abdel Kader et Bou Maza, qui se cache dans des trous et que je fais traquer comme, un chacal, m'en laissent le temps. Après les foins, viendront les orges et les blés. Oh! j'ai beaucoup à faire avant de songer à la France. Nos champs sont superbes. Orléansville est entourée d'une immense ceinture verte dans les plis de laquelle il y a une riche moisson. Je donnerais beaucoup pour te tenir quelques jours chez moi. Orléansville est vraiment curieux à visiter. Tu ouvrirais les yeux, en voyant une ville âgée de trois ans et demi et plus de cent mille pieds d'arbres plantés, et une pépinière digne du Jardin des Plantes...

Orléansville, le 13 avril 1847.

Bou Maza est entre mes mains ! Il est ici depuis deux heures. C'est un beau et fier jeune homme ! Nous nous sommes regardés dans le blanc des yeux. J'ai de suite annoncé la bonne nouvelle au maréchal qui sera bien heureux. J'attends ses ordres pour faire partir Bou Maza par terre ou par mer. Tu comprends que je le garde bien. J'ai ses pistolets que je te donnerai, et son chapelet pour ma soeur. Voilà une bonne journée, frère; je n'ai pas le temps d'en écrire plus long aujourd'hui.


Orléansville, le 17 avril 1847.

Me voilà un peu sorti du tourbillon où je vis depuis trois jours. Bou Maza est parti ce matin pour Ténès sous bonne escorte, et d'après les ordres du maréchal, il s'y embarquera pour Alger. Je l'ai fait accompagner par le capitaine Richard, mon directeur des affaires arabes, et par mon officier d'ordonnance de Roman qui est en outre chargé de mes dépêches pour le maréchal.

Bou Maza n'est pas un homme ordinaire. Il y a en lui une audace indomptable jointe à beaucoup d'intelligence, dans un cadre d'exaltation et de fanatisme. Il se croyait appelé à de grandes choses, et comment ne l'aurait il pas cru ? Il avait été élevé et mis en avant par la puissante secte des MuléïAbdel Kader, dont il fait partie. Il est originaire de la famille des Dris du Maroc. L'empereur lui même correspondait avec lui, l'aidait de son or, de sa poudre, l'encourageait à la guerre sainte. Tous nos chefs, presque sans exception, Sidi Laribi en tête, lui fournissaient des hommes, de l'argent, de la poudre. Ce serait triste si les révélations d'un conseil de guerre venaient mettre à nu ces plaies de notre histoire africaine. Les dernières tentatives faites par Bou Maza l'ont dégoùté et désillusionné. Partout il nous a trouvés en garde, partout il a rencontré mes camps, mes émissaires. Enfin, il arrive chez un de ses affidés, le caïd des Ouled Jounès, nommé El Haceni, qui, s'il eût été seul, se serait prosterné devant lui, mais il y trouve quatre de mes Mokrazeni. Ç'a été le dernier coup. Il a de suite pris sa détermination et il a dit " Menez moi à Orléansville au colonel Saint Arnaud lui même, " ajoutant que c'était à moi qu'il voulait se rendre, parce que c'était contre moi qu'il s'était le plus battu. Les autres ont obéi, ils tremblaient encore devant Bou Maza, qui a gardé ses armes et ne les a déposées que chez moi, sur mon ordre... deux pistolets chargés de huit balles. En amenant Bou Maza, mes quatre Mokrazeni étaient effrayés de leur audace. D'un signe Bou Maza les aurait fait fuir. L'influence de cet homme sur les Arabes est inconcevable. BouMaza était las de la guerre et de la vie aventureuse qu'il menait. Il a compris que son temps était passé, et qu'il ne pouvait plus soulever des populations fatiguées de lui et domptées par nous. C'est un événement remarquable, et il me tarde de savoir comment le maréchal l'aura pris. Les soumissions de BenSalem et de Bou Maza sont de grands pas pour la pacification de l'Algérie.

J'ai demandé plusieurs grades ou décorations pour ma subdivision; c'est peu pour ce que vaut Bou Maza. Je demande un régiment pour Canrobert et un pour Rèpon, un bataillon pour Richard, et un escadron pour Fleury, et des croix pour d'autres officiers. Encore un coup, ce n'est pas trop. Si de ce coup ci, je ne suis pas maréchal de camp moi même, j'aurai du malheur. Si les promotions de mai ne sont pas faites, mes chances seront belles. Qu'en penses tu? Mais je déteste demander pour moi. J'ai bien songé à écrire au duc d'Aumale, mais je n'ai jamais pu m'y résoudre. Pour les autres, je suis tenace et hardi; pour moi, non, j'ai trop de fierté ! Avec tous ces jalons là, si je suis maréchal de camp au mois de mai, je pourrais bien être lieutenant général dans quatre ans. Alors, ma foi, je me repose, à moins que nous n'ayons la guerre.

Orléansville, le 24 avril 1847.

Le maréchal est enchanté de la prise de Bou Maza, il l'envoie à Paris accompagné du capitaine Richard, mon chargé des affaires arabes. Richard est un homme de mérite, doux comme un mouton, brave comme un lion, parlant l'arabe comme le français, mais neuf et connaissant peu le monde. Il est sorti de l'Ecole polytechnique pour Metz, de Metz pour l'Afrique où il est depuis 1840, et depuis 43 à Orléansville, qu'il a vu naître. Reçois Richard et présente le à nos amis.

Le maréchal m'a écrit une bonne et paternelle lettre. On regarde unanimement Bou Maza comme l'ennemi le plus dangereux que nous ayons eu, Abd el Kader à part, et c'est à moi que Bou Maza est venu, qu'il a voulu se rendre, c'est devant moi qu'il a demandé à être conduit.

On est toujours mal disposé à Paris, à Alger et partout pour ce pauvre maréchal qui s'en tourmente et y perd son repos et sa santé. As tu vu les épiciers et les bonnetiers de la chambre avec leur protestation contre l'expédition de Kabylie ? S'ils veulent dicter la guerre, qu'ils viennent conduire nos colonnes. Dans six mois, nous aurons des représentants du peuple à l'armée d'Afrique. Cela ira bien, je demande à m'en aller.
Je viens d'écrire au maréchal, et je lui ai dit que le moment était opportun, bien choisi, et on dirait fourni par sa bonne étoile pour se retirer noblement, l'Afrique est en paix par lui. Il vient de donner au gouvernement trois de ses ennemis les plus acharnés et les plus habiles, Ben Salem, Bou Maza et BelCassem. C'est un beau trophée de gloire avec lequel il peut s'en aller.

Orléansville, le 15 mai 1847.

Cher frère, j'ai ici le procureur général de l'Algérie, M. Gillardin, qui vient inspecter la justice d'Orléansville, dont il est fort satisfait, par parenthèse. J'ai donc bien peu de moments à te donner, absorbé que je suis par les devoirs de l'hospitalité et mes longues conversations d'affaire avec l'éminent magistrat qui me visite. Nous nous quitterons, je crois, fort satisfaits l'un de l'autre. Je veux cependant répondre à la partie principale et intéressante de ta lettre, la question de mon voyage en France. Tu ne doutes pas de mon ardent désir de vous voir tous, mais il me répugne de rentrer en France colonel. J'ai si bien gagné les étoiles que ce serait avec déplaisir que je montrerais à ma famille et à mes amis un désappointement qui ne me blesse cependant le cœur que parce qu'il m'éloigne d'eux. On ne m'a pas compris dans les promotions de mai, j'attendrai, di meliora... Je crois que je ne dois pas quitter la place avant d'être général. Aujourd'hui, je ne sais quand je serai nommé, mais que ce soit ce soir, demain, dans un mois, dans six mois ou dans des années, je recevrai froidement ma nomination, et je ne remercierai que le maréchal, et le maréchal seul. M. de Moline de Saint Yon ne me connaît pas, je ne dois pas être surpris qu'il me laisse à l'écart, mais le maréchal lui a écrit, et s'est plaint hautement de ce qu'il appelle un déni de justice.

J'ai été assez maladroit pour attraper un refroidissement à la suite d'une course à cheval de neuf lieues pour visiter mes champs de faucheurs. J'ai été pris avec une grande violence comme toujours, et comme toujours j'en ai été quitte assez vite. C'est pendant cette crise que m'est survenue cette autre crise morale prévue par moi, mais toujours sensible.

J'ai reçu du maréchal l'ordre d'être à Alger le 24. Il est parti pour la Kabylie, il ne restera que quelques jours à Alger, après son retour.

Orléansville, le 21 mai 1847.

... Que dis tu de nos députés, qui ne comprennent pas que, quand un pays comme la Kabylie est à moitié soumis et que les soumis insultés et razziés par les insoumis, demandent qu'on les aide, il faut, sous peine de perdre tout, marcher contre les insoumis qu'une démonstration peut abattre. C'est ce qui arrive:les tribus qui ont fait leur soumission ont dit: " Venez au centre du pays et montrez vous. On nous insulte, venez prouver que vous défendez vos alliés, autrement nous nous retirons de votre cause. " Il n'y avait pas à hésiter. Les ministres savent cela, et au lieu de répondre aux attaques, ils ont préféré se taire et attendre les résultats pour dire : " Nous avons autorisé ou nous n'avions pas permis, " selon que l'on aura réussi ou non. Est ce là du gouvernement, de la dignité? Et tu veux que le maréchal n'abandonne pas la partiel Si, pardieu, et je vais le lui conseiller encore. Je l'estime trop pour ne pas être sûr qu'il se retirera, et il fera bien.

Tu as vu Bou Maza, c'est un personnage curieux; mais je suis de ton avis, on le gâte trop. Je l'ai traité bien et avec égard, mais à grande distance de moi. Je ne vois pas de mal à ce qu'on l'élève, c'est m'élever moi même qui l'ai combattu, vaincu, ruiné et enfin livré, mais on va beaucoup trop loin. Je n'écris pas à Richard, parce que je ne sais pas si ma lettre le trouverait encore à Paris. En tout cas, dis lui de m'écrire et de revenir le plus tôt possible.

Alger, le 28 mai 1847.

Eh bien, cher frère, mes quelques lignes du 26 t'ont annoncé en grande hâte la révolution africaine que nous subissons, et, ne nous y méprenons pas, c'en est une réelle pour tous, pour le pays et pour nous surtout, vieux soldats qui avons vieilli et grandi avec l'homme que nous regretterons toujours.
Fatigué de lutter contre des ministres qui repoussent ses idées et veulent faire prévaloir d'autres systèmes, le maréchal se retire et cette fois ci sa détermination est irrévocable. Il a fait de nobles adieux à l'armée, tu liras son ordre du jour.
Nous avons tenu conseil, et voici les combinaisons que le maréchal a arrêtées et soumet au roi: Bedeau ou Baraguey d'Hilliers, ou bien (et dans l'intérêt de l'Afrique, c'est mon avis) le duc d'Aumale avec un des deux pour commander les troupes. Tout cela se débat à Paris dans ce moment ci. Le maréchal a écrit au ministre les lettres les plus nobles et les plus dignes. Il se plaint qu'on n'ait pas eu égard à ses propositions pour les promotions dans l'armée d'Afrique, etc.
Pour moi, frère, je suis là, debout sur des ruines... ne voulant pas perdre ma position que j'ai bien gagnée, mais le cœur serré et révolté surtout de l'injustice des hommes. Je ne dois pas quitter Orléansville sans les étoiles, mais après, je crois que je quitterai l'Afrique pour toujours.
Cela dépendra du gouverneur qu'on nous donnera.

Le maréchal compte s'embarquer le 5 juin pour la France, moi, le 8 pour Ténès. J'ai bien à faire à Orléansville.

Orléansville, le 13 novembre 1847.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, cher frère. Le télégraphe m'a appris avant hier, 11 novembre, que j'étais nommé maréchal de camp. 11 novembre, précieuse éphéméride, il y a dix ans que je recevais à Bône la croix de la Légion d'honneur gagnée à Constantine. En 1837, je débarquais sur cette terre d'Afrique, triste, inconnu et lieutenant d'infanterie. En 1847, je suis heureux, connu, apprécié, maréchal de camp et commandeur de la Légion d'honneur! Mon but est atteint, mes enfants ont un nom et une position, et moi, par la force des choses, même avec la paix, je serai lieutenant général dans six ans.

Maintenant, frère, nous pouvons rire à l'avenir qui nous sourit. Dans deux mois, nous serons tous réunis. A moins. d'événements extraordinaires, je m'embarquerai à Alger le 22 décembre, et je serai à Paris dans les premiers jours de janvier, et je passerai trois mois avec vous... En vérité, je crois rêver. Tout cela m'est tombé, en vingt quatre heures, comme une pluie d'or. Le 10, je me suis couché colonel et triste; le 11, les ficelles du télégraphe me réveillent général et heureux. Car vous brillez tous, à mes yeux, bien plus que les deux étoiles que je crois avoir gagnées. Le temps va me paraître bien long d'ici à 1848, mais je vois le terme de mes ennuis. Que de choses à nous dire, à nous raconter! Sera ce assez de trois mois ?

Orléansville, le 27 novembre 1847.

Ce soir, ma demande de congé part pour Alger: pure formalité, car tout le monde est prévenu. Qui fera mon intérim ? Sera ce Bosquet, que tu ne connais pas, mais qui est fort connu et fort apprécié en Afrique; homme de mérite, d'esprit et de sens, qui a commencé sa carrière, étant capitaine d'artillerie, comme officier d'ordonnance du général Lamoricière, et qui, poussé par lui et ses services dans les bureaux arabes, est monté rapidement jusqu'au grade de colonel ? Sera ce Canrobert, nommé colonel du 2e de ligne ? Sera ce enfin Répon, qui sera bientôt colonel ?

Je quitte Orléansville le 10 décembre; je vais passer l'inspection du boulet à Ténès, et je m'embarque pour Alger le 12, le 15 ou le 19, selon le temps et la mer... Je viens d'être malade: deux forts accès de fièvre. J'ai avalé un picotin de pilules de quinine, et je vais mieux; ce n'est pas le moment d'être malade. Chaque soir, en me couchant, au lieu de ces pensées tristes et tumultueuses qui venaient m'assaillir, je m'endors avec l'espoir de vous embrasser tous bientôt; je m'endors près de vous, au milieu de vous, et chaque matin je me lève heureux.

Alger, le 30 décembre 1847.


Cher frère, après toutes les traverses, tous les ennuis imaginables causés par le mauvais temps, une prison forcée de huit jours à Ténès, un voyage à Oran pour être sûr de m'embarquer, je suis enfin arrivé à Alger hier soir. Mais les contrariétés m'y suivent: je ne puis m'embarquer que le 5 janvier. J'ai ici beaucoup d'affaires à terminer, et voulant éviter Toulon, je suis obligé de prendre le bateau le Philippe-Auguste, qui part le 5 pour Marseille. Ma place à la malle poste est retenue pour le 8.

Je ne te parle pas du grand événement, de la soumission d'Abd el Kader. J'étais à Oran le lendemain de son départ, et j'ai eu les plus curieux détails de la bouche même du prince et du général Lamoricière. Je te garde tout cela pour la conversation. C'est un immense événement pour l'Afrique et le prince, et la nouvelle arrivera pour l'ouverture des chambres. Tout y est, jusqu'à l'à propos. Le prince était fort content; il m'a reçu avec sa bienveillance et sa cordialité ordinaires, il m'a dit: " Vous reviendrez en Afrique après votre congé. " Je lui ai répondu que c'était mon intention. Il m'a serré la main en me disant qu'il fallait revenir le plus tôt possible.




Correspondance du Colonel de SAINT ARNAUD : repères, glossaire…



NDLR : pour tenter de situer les lieux...
Voir la carte des tribus de la plaine du Chéliff d'après Xavier YACONO



NOMS de lieux :
AÏN MERAN (E) = RABELAIS
BÂL
BEL AUL
CALAÂK
DAR BEN ABDALLAH
GRI (plaine du)
HALLOUÏA
MAHHAMONDA
MEDIOUNA (MOSTAGANEM)
MELAOUÏA
M'SAKRA
NEDROUMA (NEDROMAH)
OUARENSENIS = OUARSENIS
SINDJAS ou SINDJES = BOUGAINVILLE
SIDI ABBEB - SIDI ABBEL (ABBED ?)
SIDI AÏSSA BEN DAOUD
SIDI AÏSSA BOU ARFA
SIDI KHALIFA
SIDI YACOUB
TIMAXOUÏN (OUARSENIS)

NOMS d'oueds :
ARIEUR - ARJEUR
ISLY (bataille de l')
OUED BELOUTA
OUED DEHLIA
OUED MELLAH
OUED MOGRELAS
OUED OUKELAL
OUED SINSIG - SENSIG
OUED RIAH
OUED RIOU
SDAMAS (MINA?)
TAFNA (Traité de la )

NOMS DE TRIBUS :

ACHACHAS
CHEURFAKS
FLITTAS
MECHAÏAS

Béni :
BOU KRANOUSS
DERGOUR
DERJINN
HIDJAS
MENNAH
MERZOUG
OURRAGHS
SELIMAN
TIGRIN
ZEROUAL
ZOUG ZOUG

Ouled :
ABDALLAH (EL GUELTA?)
ABBES
JOUNES
KOUÏDEM